L’armée Byzantine du VI° au VII° siècle par David Coulon

dimanche 15 avril 2007 par Nicofig

L’HETEROGENEITE DE L’ARMEE BYZANTINE DU VIe AU MILIEU DU VIIe SIECLE

D. Coulon

A) UNE ARMEE HETEROCLITE ?

1) Un recrutement basé uniquement sur le volontariat ?

Du VIe au milieu du VIIe siècle, l’armée byzantine est semble-t-il uniquement composée de volontaires, car la conscription n’existe pas à Byzance. Même si le code Théodosien (recopié par le code Justinien) autorise l’incorporation d’esclaves dans l’armée, ni Justinien I, ni ses successeurs n’eurent recours à de telles extrémités. Ceux qui doivent servir sont inscrits sur des registres, les jeunes recrues peuvent avoir entre 16 et 18 ans, et l’âge limite semble être de 40 ans. Mais même si le Strategicon du pseudo Maurice, affirme que « tous les citoyens romains jusqu’à l’âge de quarante ans, à l’exception des étrangers, sont astreints à porter l’arc et le carquois » les empereurs auront très rarement recours à la mobilisation (exception d’Heraclius en 610 qui pratique une mobilisation générale en prévision de sa guerre contre les Perses) car les hommes ainsi recrutés se révéleront d’une combativité extrêmement médiocre. Sans entrer dans le détail, on peut distinguer trois périodes dans le recrutement de l’armée du VIe au milieu du VIIe siècle. La première qui s’étend des années 527 à 541/543 voit un apport essentiellement romain (A Dara en 530, l’armée byzantine compte 25.000 hommes et seulement 300 Hérules et 1.200 Huns), puis la grande peste des années 541/543, la multiplication des conflits (reprise de la guerre perse), le nombre de plus en plus important d’hommes qui entraient dans la prêtrise et dans les monastères (Au VIe siècle, Constantinople en compte entre 80 et 90), le désintérêt de plus en plus croissant de la jeunesse byzantine pour la vie militaire, provoquent un vide comblé par l’élément barbare (en 551, l’armée de Narses, compte 5.500 Lombards, 3.000 Hérules, un grand nombre de Huns, des déserteurs perses, et 400 Gépides), qui s’achèvera sous les successeurs de Justinien qui contrairement à cet empereur auront le plus grand mal à trouver des soldats (D’après Sebeos, l’empereur Maurice recruta de nombreux Arméniens dans son armée). Parfois ils auront recours à la population pour défendre la capitale : Théophane écrit que « les Dèmes gardaient la ville » sous l’empereur Maurice. Les questions que l’on peut se poser sont les suivantes : pourquoi le recrutement s’est-il-tari ? pourquoi le nombre de soldats n’a plus cessé de diminuer et cela jusqu’à Heraclius ? Il existe en effet un grand paradoxe, car sous Justinien l’empire ne cesse de s’agrandir, de territoires pauvres certes mais non dépeuplés, et à sa mort, le recrutement de soldats est devenu un véritable « casse-tête » pour ses successeurs : L’historien arabe Ibn Al Faqih, dans son abrégé du livre des pays écrit au IXe siècle : « Et depuis lors (le règne de Phocas [602 - 610] ) la richesse des Byzantins fut réduite à néant : il n’y a pas, sur terre, un grec qui possède une solde supérieure à 5 ou 10 dinars, et cela pour les nobles d’entre eux et jusqu’à nos jours, ils sont ainsi. » On peut également se demander pour quelles raisons la jeunesse byzantine trouvait de moins en moins intéressante la fonction militaire, est-ce parce que la solde, les avantages divers se faisaient rares ?, ou simplement parce que la vie rurale ou citadine présentait plus d’attrait ? Difficile de répondre mais à partir de l’empereur Heraclius (610-641), l’élément barbare devint minoritaire dans l’armée byzantine et cet empereur prit de profondes réformes au niveau du recrutement.

2 ) Les différents types de troupes

L’armée byzantine s’est modifiée entre le règne de Justinien I et celui d’Héraclius, certains corps de troupes ont perdu ou gagné de l’importance, d’autres ont été créés ou ont disparus. A l’époque du Bas-Empire l’on distinguait deux armées. Les troupes de campagne (comitatenses) et celles de la frontière (limitanei). L’Empire d’Orient au Ve siècle aurait compté 350.000 soldats dont 250.000 limitanei et 100.000 comitatenses ce qui faisait respectivement 71 % et 25 % des effectifs. Cette distinction perdura jusqu’à Heraclius (610) avec quelques variantes. Sous Justinien I, et ses successeurs, on distingue dans le comitatus différents corps de troupes :

  Les Stratiotaï , qui sont des jeunes gens originaires de l’Empire (Thraces, Illyriens, Isauriens), ils sont donc romains et constituent la grande majorité des troupes.

  Les Foïderatoï. A l’époque romaine ce sont surtout des barbares d’une même origine ayant conclu un traité avec Rome. Au temps de Justinien ce sont des corps de troupes composées de plusieurs ethnies si l’on en croit l’historien Procope : « Autrefois, à vrai dire, on n’enrôlait comme Fédérés que des barbares, encore ne s’agissait-il pas d’hommes réduits à l’esclavage, car ils n’avaient pas subi de défaite face aux Romains, mais de gens qui s’intégraient à l’Empire sur un pied de totale égalité, mais de nos jours n’importe qui peut revendiquer cette dénomination... »

· Ces fédérés de l’époque romaine sont maintenant dénommés les Summakoï, ce sont des contingents barbares fournis par un peuple allié et commandé par un chef barbare. Par exemple les 5.500 soldats lombards envoyés par le roi Audiun à Narsès en 551.

Mais un phénomène nouveau apparaît au IVe et ne cessa de prendre de l’ampleur et ce jusqu’au VIe siècle : celui des troupes domestiques, les Bucellaires. Il s’agit de soldats d’origine romaine ou barbare qui se mettent au service d’un chef de guerre, et ne dépendent que de lui, mais à partir du VIe siècle, Justinien imposera qu’ils prêtent serment de fidélité à l’empereur. Afin de limiter les dangers que représentait une telle pratique, l’empereur tenta d’abord de l’interdire mais ce fut un échec. Les Bucellaires sont divisés en deux catégories : Les Doryphores , qui sont les officiers, plus tard on les appellera spathaires, et les Hypaspistes qui sont les simples soldats mais qui parfois peuvent jouer un rôle important : Bélisaire n’hésite pas à leur confier la garde et la protection des soldes. Ce phénomène s’était tellement développé au VIe siècle, que même des chefs de l’administration civile finirent pas en posséder : ainsi Flavius Strategius possédait des Bucellaires à Arsinoe. Ils sont rémunérés d’une façon particulière car ils ne font théoriquement pas partie du comitatus. Il existe aussi une autre catégorie de soldats n’appartenant pas à l’armée de campagne mais qui reste dans la capitale et dont la mission consiste à assurer la protection du palais et de l’empereur : les Scholares, les Protectores et les Excubitores. Ces troupes sont peu importantes au VIe siècle, et les scholares ne sont que 3.500 sous Justinien (au Ve siècle, il n’y avait que 7 scholes à Constantinople, cet empereur en ajouta 4 supplémentaires qu’il supprima assez rapidement faute d’argent.) et le moins que l’on puisse dire c’est que ce n’était pas des soldats très courageux puisqu’ils préféraient d’après Procope renoncer à leur solde plutôt que de partir en campagne. Les Excubitores étaient les gardes du corps de l’empereur, ils étaient au nombre de 300, mais il n’y avait pas que l’empereur qui en possédait, de grands généraux en avaient également. D’après Procope, BV, IV, XII : « Solomon arrêta là ses exhortations puis il ordonna à Théodoras, le chef des excubiteurs (tel est le nom que les Romains donnent à leurs gardes), d’emmener avec lui en fin de journée, 1.000 fantassins et des étendards. » De nombreux futurs empereurs furent comte des excubiteurs (Justin Ie , Philippicus, beau-frère de l’empereur Maurice ainsi que Priscus dont Phocas fit son héritier). C’était une charge importante que l’on donnait en général à l’héritier de l’empire. En ce qui concerne les Protectores, ils sont assez mal connus, et l’on sait qu’ils étaient chargés eux aussi de la garde du palais. L’autre partie de l’armée, était composée des soldats des frontières : les limitanei : ils étaient très nombreux dans l’empire romain d’Orient au Ve siècle, puisqu’ils représentaient 71 % de l’effectif total des armées de cet empire. Ces soldats recrutés parmi les populations provinciales, avaient un statut particulier et ils étaient astreints héréditairement au service militaire. Ils recevaient en échange des terres et une solde. Régulièrement inspectés par le maître des offices qui contrôlait le nombre d’hommes par forts, ils devaient pratiquer le plus souvent possible des exercices militaires parce que la plupart d’entre eux étaient plus des paysans que des combattants.

B) UNE RETRIBUTION ET UN EQUIPEMENT DIFFERENT ?

1) Des soldats riches et des soldats pauvres ?

Lorsqu’on examine, dans la mesure où les sources nous le permettent, la solde en nomisma touchée effectivement par les soldats, on s’aperçoit que certaines troupes avaient beaucoup plus d’avantages que d’autres. Tout d’abord au niveau du simple soldat la différence de solde est basée sur l’ancienneté à cela rien d’étonnant. Chaque soldat est inscrit sur un registre, et de sa position sur celui-ci dépend la somme qu’il perçoit. Plus son engagement est récent, plus sa solde est faible et plus il a de l’ancienneté (donc situé à la fin du registre) plus sa solde est importante. Mais les fonctionnaires (les logothètes) n’enlevaient pas les morts des registres privant ainsi les vivants de s’élever sur ceux-ci et de gagner plus d’argent. Hormis le cas tout à fait normal de l’ancienneté comme base de la rétribution, il y en avait d’autres. Les soldats privés par exemple (les bucellaires) gagnaient beaucoup plus que les autres pour la simple et bonne raison qu’ils n’étaient pas rétribués par l ‘Etat mais par leurs employeurs. Quand on connaît la fortune de certains d’entre eux tels que Bélisaire et surtout Narsès, il ne fait aucun doute que leur solde devait largement excédée celle des autres soldats. Plus tard, sous l’empereur Maurice, ils feront partie des troupes d’élite, mais seront beaucoup moins nombreux (pas plus de 300) et payés par l ‘Etat. Ils conserveront toutefois de nombreux avantages tel que : domesticité importante, vêtements richement ornés, et luxe dans l’équipement par ce qu’il fallait qu’ils aient belle allure. D’autres soldats étaient aussi très privilégiés tels que les troupes du palais impérial (scholares et protectores) qui se battaient rarement et qui percevaient une solde assez élevée pour que Procope ( HA, XXIV, 15) le fasse remarquer. Toutefois Justinien obligea les scholares soit de partir en campagne, soit de n’être pas payés pendant un certain temps. Ils préférèrent la seconde solution, ce qui montre clairement que leurs soldes ne leur étaient pas d’une grande utilité, leur argent personnel devait être suffisant pour leur permettre de vivre correctement. De plus il était d’usage que l’empereur lors de son avènement donne de l’argent aux fonctionnaires et aux troupes du palais. Justin II lors de son acession au trône (565) distribua d’après Corippe (Eloge de l’empereur Justin II, livre I-IV, 186-191, p. 80) des dons en argent aux soldats des scholes « Sans cesse aux officiers qui veillaient sur la très haute cour, mentionné dans l’ordre qui était le leur et suivant l’ancienne coutume, il offrit dans la joie de pieuses récompenses en les appelant par scholes et par escadrons et donna de riches présents à ses fidèles protégés selon leurs mérites et leur rang ». La plupart du temps, les empereurs préféraient récompenser les soldats soit pour calmer leur mécontentement, c’est le cas de Maurice en 587 qui après la bataille de Martyropolis contre les Perses, envoie de l’argent à ses troupes révoltées mais victorieuses, soit pour augmenter leur ardeur combative. En 554, Justinien I envoie un certain Rusticus auprès des armées orientales afin de récompenser les officiers et les soldats qui faisaient preuve d’audace et de courage durant le combat. Certains soldats n’avaient jamais de récompense, c’est le cas des limitanei, toujours absents des rares gratifications impériales, ils étaient un peu les « laisser pour compte » de l’Etat byzantin. Il est vrai qu’ils n’étaient pas considérés comme de véritables soldats. En plus de la solde en argent, les soldats recevaient de l’Etat des rations alimentaires : les annonae composées surtout de blé, de viande et de vin. Tous les militaires ne touchaient pas les mêmes annones. En effet selon le Code Théodosien , elles étaient proportionnelles aux rangs des soldats. Les annones permettaient aux troupes de se nourrir mais durant les campagnes militaires l’armée devait se ravitailler sur place car il n’y avait pas de service d’intendance. Un troupeau accompagnait l’armée et les soldats recevaient régulièrement de la nourriture qu’ils préparaient généralement eux mêmes comme nous l’indique le Code Justinien XII, 38, 2, p. 1070 : « Pour la cuisson des biscuits, il convient qu’ils soient préparés par des soldats très zélés ». Les soldats étaient donc entièrement nourris par l’Etat, et recevaient en plus une solde en numéraire. Mais qu’en étaient-ils de l’équipement et des uniformes si l’on peut admettre qu’il y en eut ? Chaque corps de troupes avait-il le même armement ?

2) Des uniformes et un équipement variés ?

Au Ve siècle, les vêtements des soldats étaient soit fabriqués par l’Etat soit réquisitionnés sur les habitants de la province. C’était le comes sacrarum largitionum qui était chargé de s’occuper de cet impôt appelé vestis militaris. Au VIe siècle, les soldats byzantins ne reçoivent pas tous leurs vêtements de l’Etat. Les tenues vestimentaires entre l’infanterie et la cavalerie étaient différentes, et il n’existait du moins sous Justinien (527-565) et Justin II (565-578), aucune réglementation en ce qui concernait l’habillement des troupes barbares. Les uniformes étaient exigés pour des unités comme les scholes ou les excubiteurs, mais le reste de l’infanterie s’habillait comme elle le pouvait. Toutefois sous l’empereur Maurice (582-602) un règlement strict fait son apparition : « Les vêtements seront amples, larges, ornés à la mode Avare, tuniques en lin, en poil de chèvre ou sans poil (...) Les hommes n’oublieront pas de se procurer des manteaux ou burnous en feutre, très amples, avec de larges manches... » Mais les soldats byzantins restaient parfois pendant de longues années avec les mêmes guenilles et avaient parfois recours aux autorités religieuses de leur province pour suppléer aux carences de l’Etat comme nous le rapporte Evagre (VI, 11, p. 455) qui écrit que l’évêque de Théoupolis Grégoire fut envoyé pour apaiser les troupes en rebellion en 589 et fut contraint de leur fournir ce dont ils avaient besoin. En ce qui concerne l’armement, la variété était encore plus grande, les hommes ne possédaient pas d’armes semblables s’ils se trouvaient dans la même unité, car cela dépendaient de leurs aptitudes et de leur place dans la ligne de bataille. A l’époque de Justinien, l’armement était hétéroclite et il fallut attendre le VIe siècle pour que l’Etat se décide à fournir des armes identiques à ses soldats.

Les troupes byzantines du VIe siècle au milieu du VIIe siècle sont rétribués par l’Etat, qui leur fournit une solde en numéraire et en nature (l’annone) à cela s’ajoute des récompenses diverses (donnativa quinquennaux, butin...). La majeure partie de leur équipement et de leur armement leur est fournie mais il semblerait qu’ils ne soient pas renouvelés, le soldat devant par la suite ne compter que sur lui même pour compléter ou remplacer ses équipements perdus ou abimés. Il existe des différences importantes entre les soldats, car certains qui disposent d’une meilleure solde peuvent se permettre de posséder un équipement plus complet (deux chevaux pour les buccellaires par exemple) et ceux qui ont un revenu plus modeste doivent conserver un équipement usé et des armes de moins bonne qualité. La solde est souvent versée en retard, car l’administration est corrompue et débordée, l’Etat nourrit donc les troupes mais il n’y a pas d’intendance, et c’est le chef de l’armée qui doit prévoir son propre ravitaillement.


Accueil du site | Contact | Plan du site | Espace privé | Statistiques | visites : 257245

Site réalisé avec SPIP 1.9.2a + ALTERNATIVES

     RSS fr RSSClassicfig RSSArticles   ?

Creative Commons License