La formation tactique des officiers prussiens, Mémoire de recherche rédigé par Youenn Michel

dimanche 25 novembre 2007 par Nicofig

INTRODUCTION.

La formation tactique est sans doute l’un des meilleurs miroirs de la vie d’une société militaire. C’est une question qui ne se limite ni au contenu des doctrines de combat, ni à l’historique du déroulement des campagnes et des batailles, même si son but est de les expliquer. Il s’agit d’une analyse des conditions matérielles et intellectuelles du commandement sur le terrain : c’est-à-dire tenter de répondre à la question : pourquoi telle armée, tels officiers se comportent-ils de telles façons ? Pourquoi certaines solutions sont envisagées de préférence à d’autres ? Qu’est-ce qui est traditionnel, novateur, indice d’amateurisme ou de professionnalisme ? Autant de points de départ pour éclairer des initiatives, ou au contraire des manques flagrants d’initiative, dans le contexte dangereux et décisif de la confrontation avec un ennemi. Le choix de l’armée prussienne sous le règne de Frédéric le Grand (1740-1786) s’avère justifié, dans la mesure où l’historien est devant une société militaire dont les particularités s’affinent, et qui connaît une apogée certaine (démontrée par les conflits victorieux avec ses voisins et ennemis), puis un lent déclin achevé tragiquement par la défaite face à la France en 1806. L’époque frédéricienne est en effet centrale : héritière de décisions et d’efforts depuis 1640, le début du principat du Grand Electeur, et accoucheuse de traditions qui perdurent jusqu’en 1806, voire au-delà jusqu’en 1918 (date de la rupture de l’association entre Hohenzollern et Junkers) ou 1945 (qui représente l’éclatement du statut social et militaire des nobles prussiens.).

L’armée prussienne, en tant que bras militaire du royaume, est aussi au cœur des projets politiques de construction de l’Etat des princes Hohenzollern. Ainsi s’analysent aisément à propos de la formation au commandement les débats (européens ou spécifiques à la Prusse) sur le rôle d’une élite spécifiquement militaire, sur la conception des ordres st sur la façon de les faire respecter. Bref, il faut poser les problèmes des fonctions de la noblesse, de ses relations avec le souverain et de la discipline des troupes. C’est un grand champ ouvert, certes, mais il faut rappeler que le XVIIIe siècle ne faisait pas de différence claire entre les qualités de « vertu » (nous dirions humaines ou sociales) d’un général et ses aptitudes à la direction des troupes. Dans le cadre de la formation tactique, il paraît utile de rappeler que les académies militaires de l’époque moderne proposaient significativement autant de leçons didactiques pour le combat qu’un enseignement d’usages sociaux à contenu politique sous-jacent. Bref, à partir des différents comportements individuels, il s’agit de décrire « l’Ethos » de l’officier, ses éventuelles évolutions et surtout son impact sur le comportement au combat. S’il y a une spécificité dans une armée qui accumula des victoires et sut toujours sortir d’importants revers, elle doit aussi être recherchée dans la construction problématique d’un Etat artificiel : la Prusse.

Une des difficultés de l’analyse, ce sont les nombreuses idées reçues qui circulent à propos du bellicisme « inné » des hobereaux prussiens, ou des traditions militaristes et expansionnistes de la Prusse, terre d’élection des chevaliers teutoniques et de tous les mouvements colonialistes allemandes (ce qu’on appelle le Drang nach Osten.). On a alors tôt fait de transformer Frédéric II en roi cruel, s’ingéniant à coup de châtiment par les « baguettes » à brimer ses soldats pour mieux déchaîner leur agressivité contre ses ennemis et voisins. Autre lieu commun : la nature barbare de la discipline prussienne qui vise à faire du troupier un parfait automate inébranlable face à la mort. Ces fantasmes auraient probablement fait rire Frédéric II lui-même, à moins que ce roi lettré n’ait répondu par un de ces mots d’esprit dont seul le siècle des Lumières a le secret. Toujours est-il que cette tradition historiographique possède trois racines ancrées dans un certain passé. C’est d’abord la vision des vaincus : celle des observateurs, notamment français, de la fin du XVIIIe siècle et des épigones de l’armée prussienne qui se sont laissés prendre aux apparences ou à la propagande du roi de Prusse lui-même. Tous sont écœurés par la cruelle défaite des armes françaises devant les Prussiens (en réalité, les troupes hanovriennes, anglaises et hessoises inférieures en nombre suffirent à repousser les régiments de Louis XV durant la guerre de sept ans). Certains conseillent alors de copier ou d’adapter le modèle prussien, mais se heurtent à une opposition résolue aux réformes (que ce soit celles de Saint Germain ou celles de Turgot dans les années 1770). On voit alors apparaître des théories sur les qualités innées des soldats de chaque nation (sur le modèle de L’esprit des Lois de Montesquieu, qui établit une échelle politique des peuples en fonction de leur géographie). Le Français est donc « naturellement » plein d’allant et de courage, toujours prêt à prouver la « Furia francese » ; le Prussien est lourd et sans initiative, mais fataliste face à la mort en bon automate protestant qu’il est. Des tactiques semblables ne peuvent donc convenir, et même Guibert va rechercher ce qui est spécifiquement idoine au militaire français. Il est indéniable que ce courant de pensée est à l’origine du rejet de l’ordre de combat en lignes (que les Prussiens ont amené à sa quasi-perfection) au profit de tactiques plus modernes employées par la Révolution et l’armée de Napoléon 1er. Mais il demeure qu’il s’agit d’extrapolations vite ingérées dans un contexte difficile de politique intérieure, pour oublier les raisons réelles des succès prussiens : une souplesse tactique remarquable. Les carences de l’historiographie contemporaine française à propos de la Prusse semblent suggérer que les préjugés ont encore la vie dure. Deuxième racine ensuite, la revisitation du passé prussien par l’Allemagne Wilhelmnienne et le IIIe Reich. L’Allemagne romantique de la Sainte Alliance, dans un premier temps, ne s’intéressa pas à un règne jugé artificiel et aride, et à la figure d’un roi jugé trop éclairé donc trop dangereux. Mais ensuite, dans le contexte des difficultés d’un Etat jeune qui cherche dans son histoire une justification aux sursauts nationalistes, pangermanistes et racistes qui l’agitent, l’empire allemand se penche sur l’armée frédéricienne avec attention. Elle redécouvre le patriotisme des officiers et en fait un modèle pour la nation. C’est le moment où les mémoires des officiers prussiens de Frédéric II sont édités et où la production de recueils d’anecdotes hagiographiques sur le « vieux Fritz » atteint son apogée. Très souvent, il s’agit d’accentuer les spécificités prussiennes pour fonder les racines d’un Sonderweg, et les influences étrangères (notamment françaises et suédoises) sur la tactique sont édulcorées ; tout comme est gommée la culture éclairée d’un roi qui pensionnait Voltaire. L’initiative de 1756 (l’attaque préventive de la Saxe) est même présentée comme un acte d’autodéfense. La mobilisation des nobles et le système de recrutement par cantons sont dépeints comme des signes d’intense patriotisme national, au lieu d’être remis dans le contexte d’un compromis entre la construction d’une importante armée d’une part et la nécessité d’entraver le moins possible la vie civile d’autre part. Les délires nationalistes sont poussés jusqu’à l’absurde par les Nazis, qui font des Junkers du XVIIIe siècle les héritiers d’une race de chevaliers teutoniques toujours en lutte contre les Slaves. L’officier prussien est alors présenté comme un guerrier fanatique, ce qui est sans doute le terme qui peut convenir le moins à une époque éprouvée par la guerre de trente ans et où Voltaire vilipende le fanatisme de la religion et de l’ignorance. C’est un Frédéric II expurgé de bien de ses traits d’esprit qui est comparé à Hitler dans les manuels : le second s’incline devant le tombeau du premier le 21 Mars 1933 au cours d’une cérémonie ridicule destinée à nouer une alliance avec l’armée et les Junkers ; tous deux sont entourés d’ennemis hostiles qui veulent réduire à néant leurs efforts pour l’Allemagne ; tous deux sont chefs de guerre ; tous deux attendent la mort de la tsarine (c’est ainsi que Goebbels salua dans un de ses derniers articles incendiaires le décès de FDR Roosevelt.). Un bel héritage pour un Autrichien, ancien catholique, ayant d’énormes prétentions intellectuelles mais étant incapable de les manifester autrement que par le délire ! Enfin, l’histoire de l’armée prussienne a subi le black-out longtemps imposé en Allemagne de l’Est, et les hésitations des historiens de l’Ouest qui finissaient par comparer les régiments de Frédéric avec les SS. Les tribulations des cendres du roi et les polémiques suscitées par le bicentenaire de sa mort en 1986 ont retardé bien des travaux. Il est heureux que les historiens anglo-saxons aient renouvelé considérablement l‘histoire de la Prusse à l’époque moderne, en s’inspirant d’un précurseur du début du siècle : Otto Hintze, un des premiers à avoir problématisé les relations entre les Hohenzollern et les Junkers.

L’armée que l’on va évoquer mérite bien le qualificatif de « frédéricienne » (le grand Goethe aurait dit « fritzienne »), car rarement un roi, ni même un chef de guerre n’a autant imprimé sa marque. Bourreau de travail, auteur de traités militaires, moteur des revues et des manœuvres, chef incontesté de la diplomatie et des opérations sur le terrain, Frédéric II impose ses choix partout, même s’il faut souligner parfois ses erreurs et les initiatives que ses officiers ont prises malgré lui. L’étude de la formation tactique de ces derniers doit aussi se pencher sur celle du roi, les deux sont d’ailleurs liées. La démarche doit cependant être analytique, car il est bien évident qu’il n’y a pas de système unifié de formation militaire au XVIIIe siècle. Les expériences sont souvent individuelles. D’où le choix de la focalisation sur les lieux successifs où un officier se familiarise avec ses fonctions de commandement. D’où également l’intérêt de laisser parler les officiers eux-mêmes en commentant leurs mémoires.

CHAPITRE PREMIER : Un état des lieux : le Cursus Honorum de l’armée prussienne.

Par « Cursus Honorum », il faut bien sûr entendre l’organisation des promotions et de la carrière au sein de la machine militaire prussienne. Les aspects originaux dominent même si l’influence étrangère, notamment française et suédoise, est remarquable (ainsi l’existence d’une garde assez comparable aux troupes de la « Maison du roi » de France ou aux « Drabants » suédois qui servent véritablement de pépinières d’officiers bien formés.).

Les spécificités de la carrière prussienne sont particulièrement liées à deux facteurs. Tout d’abord le besoin vital des Hohenzollern de fidéliser leurs officiers, et à travers eux la noblesse, en les associant étroitement à un système qui satisfait les deux parties : un service long qui fournit des cadres expérimentés au Prince, des postes prometteurs accessibles à tous (enfin avec énormément de facilités si on est noble !) ; ensuite l’accroissement extraordinaire de l’armée prussienne depuis sa création :
 5 000 hommes en 1653, lorsque le Grand Electeur parvient à se payer une armée permanente.
 27 000 hommes en 1660, une croissance largement due à la guerre polono-suèdoise.
 30 000 hommes à la mort du Grand Electeur en 1680. Après une pause sous le règne de Frédéric 1er, « roi en Prusse », (une pause cependant marquée par un engagement honorable contre la France durant la guerre de succession d’Espagne), la croissance reprend fortement sous la férule de Frédéric-Guillaume 1er : on passe de 40 000 à 83 000 hommes de 1713 à 1740. Cette forte augmentation occupe en effet tous les soucis du roi. Il écrit ainsi à son fils : « Fritz, conserve toujours une armée forte et efficace ; tu ne peux pas avoir de meilleur ami et sans cet ami, tu ne seras pas capable de survivre ; tu ne dois pas penser à des choses imaginaires, fixe ton esprit sur la réalité. Aies toujours de l’argent et une bonne armée » .

Par comparaison, une principauté comme l’électorat de Saxe (qui compte en 1756 une population assez équivalente à celle du royaume de Prusse, soit 4 millions d’habitants) possède une armée de 9 000 hommes. Cet accroissement explique les demandes pressantes adressées par les princes Hohenzollern aux assemblées provinciales pour que chaque famille noble envoie ses fils à l’armée et que ceux-ci y restent le plus longtemps possible. Il est également certain que joue dans les décisions royales la connaissance d’un des problèmes majeurs des troupes prussiennes, lié à cet accroissement : la désertion endémique des soldats, notamment étrangers, qui incite à renforcer le nombre des cadres pour mieux « tenir » les régiments. Craig rapporte que, entre 1713 et 1740, 30 216 désertions ont été enregistrées ; des désertions essentiellement dues aux conditions de recrutement (les pourvoyeurs du « roi sergent » en venant parfois à enlever des étrangers dans les principautés voisines pour renforcer la garde des géants, les « Langen Kerl »), et, dans une moindre mesure, à la discipline sévère appliquée sous ce règne par Léopold d’Anhalt-Dessau, le favori du roi. L’armée compte à cette époque un bon tiers d’étrangers . Frédéric II, dans Les principes généraux de la guerre de 1748, fait une analyse froide du phénomène . De la composition des troupes (pour moitié des « mercenaires » en temps de guerre), il déduit la conduite à tenir des officiers. La nourriture des troupes (c’est-à-dire leur « conservation ») doit ainsi être assurée. Ce sera une constante dans l’armée après 1744. Et la surveillance des troupes par les officiers doit être omniprésente et sans faille. Les officiers doivent consentir à une forte centralisation, une centralisation qui fait même des officiers de simples engrenages dans une machine dominée par le roi. C’est assez proche de la théorie du roi « premier serviteur de l’Etat », appliquée à l’armée . On comprend donc l’importance des orientations voulues par les rois.

1 .1 LES CHOIX ROYAUX : UNE CARRIERE LENTE DESTINEE A RESPONSABILISER L’OFFICIER.

Par nécessités politiques, par la structure spécifique de l’armée, les rois de Prusse ont fait le choix d’une armée surencadrée. Si on observe la composition d’un régiment prussien, il n’y a pourtant pas de notable différence d’effectif avec les armées (et adversaires) de l’époque. La composition que rapporte Gisors est assez classique . L’état-major d’un régiment est composé d’un colonel propriétaire (la plupart du temps un général), d’un colonel en second, d’un lieutenant-colonel, de deux majors, de deux aide-majors (avec rang de lieutenants en second) ; puis, au niveau des compagnies, on trouve deux capitaines de grenadiers, cinq capitaines factionnaires, deux capitaines en second (ou capitaines d’état-major). Mais son décompte des officiers subalternes est imprécis. Par contre, Paul Becher, auteur d’une monographie remarquable sur le régiment commandé par Frédéric II comme Kronprinz, est beaucoup plus explicite . Disons que, vers 1739, les officiers subalternes d’un régiment comptent dix premiers lieutenants, quatorze lieutenants en second, treize aspirants. Sans compter les sous-officiers, on obtient déjà un solide encadrement de réserve. Ce surencadrement est compris comme un habile moyen de formation.

1.1.1. La promotion à l’ancienneté :

Elle est nécessaire pour motiver ce grand nombre de « bas-officiers » jeunes et sans responsabilités. Elle est surtout destinée, selon une tradition héritée de la France de Louvois, à promouvoir des cadres déjà expérimentés plutôt que des jeunes gens favorisés par leur naissance. Aussi bien pour les responsabilités que pour la paie, tous les candidats officiers doivent selon l’expression de Christopher Duffy connaître un « purgatoire militaire » avant d’atteindre le paradis (le rang de « Chef », selon le terme prussien, de compagnie ou de régiment) .

Les différents grades de l’armée prussienne et leurs attributions nous sont rapportés par Gisors. Tout d’abord, on constate l’existence d’un « prolétariat » officier, composé des plus jeunes. D’après les mémoires des officiers étudiés, les adolescents rêvent très jeunes d’embrasser la carrière militaire et de quitter le cercle et l’éducation des parents, des tuteurs, et des précepteurs . Bref, un vrai cliché de roman de formation. Mais au-delà de ce topos de la littérature du XVIIIe siècle, il ne faut pas négliger les nécessités matérielles : la noblesse allemande de l’Est de l’Elbe ne s’est jamais distinguée par ses richesses. Et bon nombre d’exemples nous montrent des orphelins orientés très jeunes vers la carrière des armes. Ainsi Hans-Karl von Winterfeldt, le futur grand confident de Frédéric II, et Friedrich-Wilhelm von Seydlitz, le plus grand capitaine de cavalerie du règne, voient leurs pères mourir à treize et sept ans. Issus de familles de bonne noblesse, mais pauvres et nombreuses, c’est avec un soulagement bien compréhensible qu’ils entrent dans les régiments de cuirassiers n°12 et n°8, dont les « Chefs » sont des proches de leurs familles . Le candidat officier était supposé se rendre à la garnison régimentaire (« Standort ») par ses propres moyens. Mais dans bien des cas, on s’arrange pour qu’un proche accueille le nouvel arrivant. Un exemple heureux : lorsqu’il arriva à Potsdam en 1754, le jeune Jakob Friedrich von Lemcke, 16 ans, fut reçu par son oncle, le colonel von Pritz, commandant du régiment n°3 appartenant au duc d’Anhalt-Dessau ; aussitôt après, la « cour » régimentaire vint le saluer : tailleur, barbier, ordonnances etc…, ce qui contribue grandement à le faire prendre conscience de ses responsabilités d’adulte et de futur officier . Immédiatement après, le candidat officier reçoit le titre de « Junker » et est affecté dans un peloton pour apprendre les rudiments des exercices et du maniement d’armes. C’est une étape courte mais obligatoire et volontairement symbolique : pour se distinguer des troupiers, il faut du mérite, un mérite qui commence par pouvoir exécuter ce que fait n’importe quel soldat. Dans la réalité, la distinction reste de mise et on voit mal un futur officier subir le châtiment des « baguettes » pour une faute de maniement ou pour négligence des effets militaires. Christian von Prittwitz nous raconte ainsi que son frère et lui, Junkers dans le régiment Bevern (n°7), faisaient l’exercice avec des armes allégées et que lors des « Drill » rapides, les officiers et sous-officiers « étaient suffisamment tolérants pour ne pas me réprimander » . Avant de passer sous-officier, le Junker devait assurer quatre gardes (une tous les quatre jours). Puis il devient « Freikorporal » (chez les cuirassiers : « Standartenjunker », chez les dragons et les hussards : « Fahnenjunker »). C’est à ce poste que le candidat officier s’initie à la routine du Drill et de la vie du régiment. Il ne reçoit pas de responsabilité spéciale sinon de porter les couleurs régimentaires (un poste de tout repos en temps de paix, une place suicidaire en temps de guerre) et d’observer ses aînés exercer leur commandement. Après 1763, Frédéric II insiste pour que ces Freiekorporale évitent tout familiarité avec la troupe et ne fréquentent que les officiers. L’étape suivante est celle d’enseigne (« Fähnrich »), un grade intermédiaire qui confère beaucoup des charges mais peu des privilèges des véritables officiers (à part le logement chez l’habitant dans les villes de garnison ; autre consolation : ils sont placés à l’arrière du bataillon formé en ligne durant le combat). La plupart de ces Fähnriche servent en fait d’ordonnances aux officiers, ce qui, évidemment, les introduit étroitement aux responsabilités du commandement. Parfois, on les attache, moins prestigieusement, à un sergent auprès duquel ils doivent apprendre à faire l’exercice. Selon Prittwitz, le passage au grade de « Lieutenant » tient du miracle : il apprécie son nouvel uniforme d’étoffe fine (même s’il a déjà servi et qu’un sinistre trou de balle l’agrémente), et surtout la possibilité de se déplacer à cheval (pour les marches, pas pour les combats, ni les parades.) . Les paies se font plus consistantes (13 Thalers par mois pour un premier lieutenant, 11 pour un lieutenant en second), tout comme les responsabilités : le commandement d’une section.

Les capitaines constituent la colonne vertébrale du système militaire prussien et la première strate de grande responsabilité administrative. Cette promotion est très attendue (en moyenne au bout de quinze ans, une longue période, même s’il y a des exceptions prestigieuses). Etre « Hauptmann », ou « Rittmeister » dans la cavalerie, ou « Kompagniechef » dans l’artillerie, est une situation agréable : une paie de 3 000 Thalers par an, la responsabilité des fonds alloués par l’Etat à chaque compagnie (ce qui permet bien des fraudes…). Mais la compagnie étant une division administrative et non tactique (comme le sont la brigade, le bataillon, le peloton), le commandement des capitaines n’est pas primordial au combat.

Les officiers supérieurs comptent plus de grades fonctionnels. Le rang de « Major » confère l’importante responsabilité du commandement d’un bataillon. En temps de paix, c’est aussi le Major qui supervise les progrès de l’entraînement et qui punit les inexactitudes dans le Drill. Frédéric II avait l’habitude d’en créer une grande quantité (officiellement, il y a deux majors par régiment, un par bataillon.) pour avoir une réserve d’officiers aptes au commandement d’unités selon les besoins. La dotation théorique est donc habituellement dépassée . Le régiment en lui-même peut être géré en l’absence du Chef soit par un colonel-commandant, soit par un lieutenant-colonel, soit simplement par un des Majors. Mais il n’est pas rare que le Chef propriétaire ne commande lui-même sa troupe. Les durées d’exercice dans chaque grade peuvent être assez longues : Becher indique pour le régiment n°15 qu’un des officiers est resté douze années Major, deux autres dix-sept ans « Oberstlieutenant » (lieutenant-colonel). On peut donc estimer, avec C. Duffy, que les grades les plus élevées sont atteints vers la cinquantaine, après une longue expérience de vie régimentaire.

Les généraux restent des oiseaux rares. La hiérarchie les définit ainsi : « Generalmajor » (23 en 1740), « Generallieutenant » (13 en 1740), « General der Infanterie/ der Kavallerie » (2 en 1740), « Feldmarschall » (5 en 1740). Le Generalmajor commande une brigade (soit 2 ou 3 régiments) : c’est une tâche assez ingrate et difficile car il est responsable de la marche de sa brigade et de son positionnement correct au cours de la bataille, mais ses initiatives sont limitées. Pendant les campements, il doit inspecter les piquets, la propreté du camp, les besoins de la troupe. Chaque jour et suivant une rotation, l’un d’eux devient « Generalmajor du jour », l’officier supérieur chargé de la sécurité de tout le camp et d’en faire le rapport au roi. Le Generallieutenant est paré du titre « d’Exzellenz », un privilège qui montre sa supériorité sur les autres généraux. Il commande au moins deux brigades, le plus souvent une aile et les canons de la réserve qui lui sont détachés au début de la bataille. Le General der infanterie etc… commande au minimum une ligne de bataille. Enfin, on atteint le sommet avec le Feldmarschall, même si Frédéric II désirait que ce titre prestigieux disparaisse à sa mort. Il avait deux raisons : le coût de cette charge (une pension annuelle de 20 000 Thalers), et sa déception en 1740 lorsqu’il comprit que seuls deux maréchaux (Léopold d’Anhalt-Dessau et Schwerin) étaient encore aptes à un service actif… Un maréchal prussien doit en effet pouvoir commander une armée indépendante. A la mort de Schwerin (à la bataille de Prague en 1757), et de Keith (à la bataille d’Hochkirch en 1758), il n’y eut plus de nouveaux maréchaux ; même le frère du roi, l’excellent stratège qu’était le prince Henri, n’obtint pas cette dignité. Il est vrai que Frédéric II se refusait à combler d’honneur les Grands de sa famille. Tous ces grades ont une valeur en temps de guerre ; en temps de paix, les généraux ne sont en fait que les Chefs de leur régiment ; il n’y a pas de structure permanente au-dessus du niveau régimentaire. L’instruction de Frédéric pour ses Majorgenerale est explicite : « En temps de paix et dans les garnisons, le général n’est réellement qu’un colonel ». Cela ne contribue évidemment pas à développer la coopération entre les armes.

L’interdiction des faveurs spéciales est la règle officielle : le favoritisme briserait en effet le mécanisme bien huilé de l’ancienneté. « Etre fils d’un haut personnage, la faveur d’une maîtresse, une fortune, rien de tout cela n’est capable d’intervention pour refuser à un officier de longue date une récompense bien méritée. Par conséquent, cette armée a une multitude d’officiers expérimentés, et il y a peu de capitaines qui n’aient pas vingt ans de service derrière eux » .

Il s’agit là d’un plaidoyer vibrant pour le mérite de l’expérience . Cependant, relations et tolérance ne sont pas négligeables et, si les carrières éclairs sont rares, la valeur militaire de certains officiers peut être rapidement reconnue par le roi. D’où la soif de bataille chez les plus ambitieux. Les limites de ce système de père de famille sont cependant reconnues dès l’époque. Frédéric II n’allait-il pas jusqu’à dire avec perspicacité que, pour la noblesse trouvant dans le métier des armes un moyen honorifique de gagner sa vie (au sens très matériel de l’expression), « un long service et un bon service sont la même chose » ? Frédéric II était certainement tout à fait conscient au début de son règne de ce que C. Duffy appelle « la crise de motivation militaire du XVIIIe siècle » , sinon comment comprendre son souci de doubler le système militaire de pressions extérieures ? Sa prodigalité d’écrits militaires et sa soif de connaître à travers les revues jusqu’aux plus petites fautes des troupes s’expliquent aussi par les limites d’un système peu dynamique, nécessitant l’usage de la carotte et du bâton. Un autre inconvénient de cette promotion à l’ancienneté, repéré par Henri Brunschwigg , apparaît à la fin du règne de Frédéric, lorsque la noblesse accepte définitivement la participation militaire à l’Etat prussien. Les hobereaux envoient leurs fils le plus tôt possible au régiment. Autant commencer le cursus le plus tôt possible, puisque les places intéressantes ne sont obtenues qu’au bout de quinzaine d’années ! Les pères négligent alors l’éducation générale des fils. Conséquence : les bases ne sont pas maîtrisées, et, en décembre 1799, Frédéric-Guillaume III impose aux aumôniers militaires d’enseigner l’histoire, la morale, la géographie, les principes des mathématiques aux élèves-officiers des régiments. Selon Curt Jany, le niveau des connaissances générales est si bas à cette époque que certains officiers recommandent d’élever l’âge du service à 16 ans et d’imposer à l’entrée un examen de culture générale .

1.1.2. Les postes de propriétaires :

Une constatation s’impose : tous les officiers capitaines et colonels ne sont pas propriétaires. La propriété n’est d’ailleurs pas affaire de vénalité. C’est une dignité et une responsabilité octroyées par le colonel Chef (pour le capitaine) ou par le roi (pour les régiments) en récompense de mérites et de fidélité. On est donc très proche d’un système féodal de récompense par des bénéfices. Les régiments n’appartiennent pas forcément aux « Grands », comme en France où le plus bas prix d’un régiment (22 500 livres au milieu du siècle) est encore prohibitif pour beaucoup ; ou comme en Autriche où la réorganisation de l’artillerie après 1745 fut financée par les propres deniers du prince de Liechtenstein. La dotation théorique est de six compagnies par bataillon (une de grenadiers, cinq de mousquetaires ou de fusiliers) ; or selon les règlements d’infanterie de 1726 , le général Chef, le colonel, le lieutenant-colonel, éventuellement le second lieutenant-colonel et les deux majors possèdent de droit et selon l’ancienneté une compagnie, ce qui en laisse peu aux capitaines. Les officiers sans commission cohabitent donc avec leurs homologues heureux propriétaires, ce qui évidemment excite l’émulation. Par exemple, le jeune Henri de la Motte-Fouqué si noblement engagé dans le régiment n°3, passe assez rapidement du grade de lieutenant (en 1719) à celui de capitaine (en 1723), mais il n’obtient une compagnie qu’en 1729 . Ce sont les paies confortables des Chefs qui excitent la convoitise. Or du point de vue du commandement, c’est un inconvénient : les grades administratifs et leur routine attirent plus que les rôles tactiques. Et lorsque les deux s’incarnent dans un officier (un major, chef de compagnie), les tâches routinières tendent à l’emporter. Chaque année, en effet, les capitaines touchent des sommes considérables supposées couvrir la solde des troupiers, le renouvellement des uniformes, guêtres, souliers etc… De plus, les capitaines se voient attribuer des fonds spéciaux pour l’enrôlement des étrangers, jusqu’aux réformes de 1763. Les capitaines de cavalerie sont ainsi connus pour leur débrouillardise : fraudes sur les prix du fourrage, sur la remonte… ; plus généralement les soldes des hommes malades, déserteurs, prisonniers sont indûment perçues . Ces postes intéressants (au sens bancaire du terme) ont cependant l’avantage tactique de renforcer la connexion entre les officiers et leurs troupiers ; et ce n’est pas qu’un lieu commun paternaliste des élites du siècle. Le charisme de certains officiers qui ont longuement appris à connaître leurs hommes, leurs peurs et leurs desiderata même matériels et qui sont eux-mêmes connus, renommés, aimés par leurs soldats est un facteur réel au combat. C’est l’exemple tragique de Schwerin à la titanesque bataille de Prague. Le 6 Mai 1757, 65 000 Prussiens affrontent 60 000 Autrichiens, les effectifs les plus considérables engagés en champ clos durant la guerre de sept ans, ce qui explique certainement les difficultés de commandement, Frédéric lui-même ne parvenant pas à coordonner ses attaques avec pour résultat des assauts frontaux meurtriers. Le maréchal Schwerin, commandant l’infanterie du centre, tenta de rallier la première ligne débandée après avoir subie les tirs de l’artillerie et des grenadiers autrichiens ; il s’empara du drapeau de son propre régiment (le n°24) au cri de : « En avant, mes enfants, allons-y ! » Il fut tué au premier rang par la mitraille et s’effondra, achevant de démoraliser une ligne de dix bataillons . « Chaque chose dans l’histoire du régiment est vivante et personnifiée. Le régiment arbore les noms de tous leurs officiers, et les porte comme quelque chose dont on peut être fier ou qu’on doit critiquer » . L’organisation militaire prussienne qui s’arc-boute sur la responsabilité administrative des propriétaires permet une relation spirituelle et morale entre les officiers et leurs subordonnés. L’historien américain Duffy remarque avec justesse que les rapports que Frédéric exigeait chaque premier janvier de ses Chefs sur la situation de leur régiment révèlent à la fois la personnalité de ces cadres et la conduite qu’ils exigent de leurs hommes . Cette personnification des liens n’est pas le fruit de hasards individuels, c’est une tradition entretenue. Le premier devoir d’un jeune candidat officier est de porter ses respects au Chef, puis de se présenter aux autres jeunes officiers, pour évaluer les concurrents. Le jeune homme doit alors solliciter du colonel de le recommander à un major ou à un capitaine pour qu’il lui serve de protecteur ou instructeur attitré. Par conséquent : dès son arrivée, il est plongé dans le jeu des hommages personnels et des rivalités de factions. C’est ainsi que le jeune Hülsen, à son arrivée dans sa garnison de Königsberg, nous raconte que, du fait de sa petite taille, son général Chef le regarda, dubitatif. Mais la conviction de l’enfant (« Je vais encore grandir, mon général ! ») séduit le colonel qui le prit dans ses bras. Le colonel le recommanda ensuite à un lieutenant en second en lui disant de le traiter comme son propre fils. Par contre, Hülsen déplût à un capitaine qui se moqua de sa façon de faire l’exercice avec son fusil trop lourd . Les quatre premières gardes du Junker font également partie d’un cérémonial d’initiation dont le but est de nouer de bonnes relations avec les hommes et de suggérer une élévation sociale. Lors de la première, les soldats s’approchent et lui offrent solennellement du pain et de l’eau-de-vie ; lors de la seconde, les sous-officiers de la compagnie lui offrent du tabac et de la bière ; lors de la troisième, le sergent-major (Feldwebel) se présente seul avec un verre de vin et du tabac à priser sur un plat d’étain . Une autre pratique tout à fait caractéristique du paternalisme des propriétaires, c’est de nouer de bonnes relations en dehors du service, à travers les dîners. La distinction entre le service et ce qui n’est pas le service est très importante pour les officiers prussiens ; ce n’est pas étonnant dans le contexte de la très sévère discipline des Drill . Les officiers supérieurs peuvent ainsi connaître les officiers de garde qui viennent faire leur rapport puis s’attablent. Frédéric II va jusqu’à encourager les capitaines à faire de même pour leurs Junkers : « Grâce à ces manières, les jeunes officiers sont constamment sous l’œil de leurs supérieurs et n’ont pas de prétexte pour s’absenter, et ils n’ont rien à attendre d’autre que leur devoir ; les querelles et les cabales et tous ces défauts des bien trop jeunes gens qui se réunissent entre eux sont ainsi évités » .

1 .2. LES TRANSFERTS ENTRE UNITES : VERS UNE UNIFORMISATION DES CAPACITES.

Si les critères de tradition de fidélité ou de relations sont primordiaux pour les premières affectations, il n’y a pas obligatoirement d’inertie dans les carrières. L’historien peut même dire qu’il est parfois difficile de suivre les pérégrinations des officiers. Cette tradition de mutations des cadres offre d’indéniables avantages tactiques : elle contribue à une diversité des expériences militaires, à une circulation des savoirs tout à fait utiles pour la coopération interarmes. Cependant, il n’y a pas en la matière de politique générale. Les transferts se font selon les demandes, le nombre de cadres surnuméraires d’un régiment et la réputation des officiers. La décision finale appartient toujours au roi.

1.2.1. Une pratique très fréquente, notamment pour la création de nouveaux régiments.

Frédéric II fut responsable directement de la création de 24 régiments d’infanterie que l’on appela « fusiliers » et qui furent coiffés d’une petite mitre, pour les distinguer des anciennes unités de mousquetaires qui portent le petit tricorne typique. Ces fusiliers devaient leur coiffe au fait que, selon le roi, leur lieu d’origine, c’est-à-dire les provinces nouvellement acquises : Silésie puis Prusse Occidentale, les désignait comme des soldats de second ordre et par conséquent plus petits. Frédéric accrut aussi ses forces de cinq régiments de garnison (des troupes de troisième ordre), d’un régiment de cuirassiers (le n°13), de quatre régiments de dragons, de tous les régiments de hussards (dix en tout), du corps des chasseurs (Jägers, à cheval et à pied) L’accroissement considérable de l’artillerie est également son oeuvre. Cela fait beaucoup de postes à pourvoir et de traditions à inculquer ! Les transferts sont donc indispensables. On constate ainsi que nombre des « héros » de l’armée frédéricienne ont beaucoup bougé. Hans Karl von Winterfeldt entre en 1720 dans le régiment de cuirassiers n°12 ; en 1722, il entre au régiment n°6 des grenadiers géants de la garde, après avoir été remarqué pour sa grande taille par Frédéric Guillaume 1er. Certaines promotions ne tiennent vraiment à pas grand chose… Il plaît tellement au roi qu’il en fait un Adjutant envoyé comme instructeur en Russie en 1732. En 1734, il revient, cette fois-ci pour accompagner et instruire le Kronprinz en partance pour le camp du prince Eugène de Savoie devant Philippsbourg, durant la guerre de succession de Pologne. Seydlitz, lui, a tâté de toutes les spécialités de la cavalerie : entré dans le huitième de cuirassiers en 1740 ; Rittmeister en 1743, il est versé dans le quatrième de hussards (créé en 1741) ; lieutenant colonel en 1752, il est transféré dans le douzième de dragons (créé en 1742) ; enfin, en 1753, il retrouve le huitième de cuirassiers dont il est le commandant de fait. C’est alors qu’il pousse ses cuirassiers à développer leurs qualités de mobilité et de précision sur le modèle des hussards : ses hommes doivent réussir, comme il le fait, et malgré l’encombrant plastron de cuirasse, à ramasser au galop et avec leurs lourdes épées droites leur tricorne tombé à terre. Hans Joachim von Zieten a d’abord fait ses premières armes de Fähnrich dans l’infanterie (au régiment Schwerin, n°24) dès 1720. Mais il n’eut pas la chance de Winterfeldt : jugé trop petit (1,60 mètre), sa voix « trop faible pour commander », Frédéric Guillaume estima qu’il lui fallait donner sa démission. Il est vrai que le caractère matamore et querelleur de Zieten le desservait auprès d’un piétiste comme le roi… Chassé en 1724, il n’eut de cesse de revenir à l’armée. Sa chance se présenta en 1726 lorsqu’il devint lieutenant dans le sixième de dragons. Cassé en 1730 pour avoir provoqué en duel et tué son chef d’escadron, il fut sauvé après six mois de forteresse par son ami le général Wilhelm Dietrich von Buddenbrock, qui le prit comme capitaine chez les hussards. La taille de Zieten n’y était pas un inconvénient . Ce transfert des cadres est certainement un facteur déterminant de l’amélioration des qualités tactiques de la cavalerie après les premières guerres silésiennes. Rappelons que durant les premières batailles de Frédéric II, la cavalerie ne s’était pas particulièrement distinguée (voir les chapitres 3 & 4). La cavalerie lourde (cuirassiers et dragons ) avait été mise en déroute à Mollwitz en 1741 et s’était montrée incapable de poursuivre un succès local à Chotusitz en 1742. La cavalerie légère, inexistante à part quelques escadrons de hussards, avait montré son impréparation en laissant l’armée se faire surprendre dans son camp à Chotusitz. La réaction de Frédéric II fut rude : il imposa un tel régime spartiate à ses officiers que plus de 400 demandes de congés complétèrent l’élimination physique dans les batailles de cadres peu compétents comme Schulenburg ou le Margrave Friedrich de Brandebourg-Schwedt, beau-frère du roi. Cette épuration permit l’ascension de cadres plus jeunes comme Seydlitz, plus enclins à adopter les nouvelles directives royales. Les transferts furent fondamentaux en ce qui concerne les hussards. Frédéric II partait quasiment de zéro. Un seul régiment existait à l’état d’embryon depuis 1737 (le Leib Corps Husaren). Frédéric Guillaume ayant décrété « qu’il n’y a pas meilleur hussard qu’un Hongrois ou un Polonais » , les premiers escadrons se composaient de calvinistes renégats de Hongrie, ou d’hommes originaires de Lituanie, de Pologne ou de Courlande. Les Prussiens n’avaient pourtant pas les mêmes facilités que la France, terre d’asile traditionnelle des opposants hongrois ; les candidats ne se pressaient pas. Et à partir de Frédéric II, on commença à reverser les officiers de cavalerie trop petits chez les hussards (la situation de Zieten est tout à fait caractéristique). Cette décision s’avéra payante : elle est certainement pour beaucoup dans l’évolution des tactiques des hussards, qui deviennent à partir de 1745 à la fois une cavalerie légère de « petite guerre » et une cavalerie pouvant charger en rang serrés sur le champ de bataille. Il faut cependant souligner, à l’origine, l’influence des hussards hongrois sur leurs homologues prussiens. La guerre de succession de Pologne permit à de nombreux cavaliers prussiens d’observer les tactiques hongroises. Le colonel von Baranyai fut même « prêté » par les Autrichiens pour former une compagnie de hussards prussiens. Zieten était du lot . Un pic important de transferts fut atteint lors de la tragique absorption des régiments saxons en 1756. Rappelons quelques faits. A la fin d’août 1756, Frédéric II inaugura la politique dite d’agression préventive (de sinistre mémoire) en éliminant un danger potentiel, et en gagnant une bonne base d’opérations face à la coalition qui se formait contre lui. Son antipathie pour la Saxe a fait couler beaucoup d’encre . Toujours est-il qu’il laissa ses soldats se comporter comme en pays conquis . Quant aux 18 600 hommes de l’armée saxonne, ils commirent l’erreur de se réfugier dans le camp de Pirna, au lieu de se retirer dans la Bohême toute proche. La position était tactiquement imprenable, mais le roi de Prusse se contenta de l’encercler et de laisser la faim travailler pour lui. Les forces de secours autrichiennes du maréchal Ulysse von Browne ayant opté pour la retraite après l’étrange bataille de Lobositz, les Saxons ne purent que déposer les armes le 17 Octobre 1756. Selon les traditions policées de l’époque, les officiers saxons furent libérés contre leur parole de ne pas prendre les armes contre la Prusse pour toute la durée de la guerre. Par contre tout l’Europe civilisée fut choquée par les scènes qui suivirent. Frédéric annonça son intention d’incorporer dans l’armée dix régiments d’infanterie saxonne en l’état, contre toutes les conventions tacites sur les prisonniers. Des sous-officiers saxons furent promus officiers subalternes ; et surtout une valse de transferts d’officiers prussiens s’ébaucha. « Cela donna lieu à d’énormes promotions. De jeunes gens qui se seraient eux-mêmes considérés chanceux d’être lieutenant à trente ans, étaient alors promus à seize ans » . Frédéric II aurait été certainement plus avisé d’amalgamer les soldats saxons individuellement dans ses régiments (comme le suggérait son favori Winterfeldt). Il est difficile de comprendre sa décision : cherchait-il à motiver les Saxons dans une croisade protestante contre les Habsbourgs ? Voulait-il isoler les Saxons pour lesquels il n’avait que mépris ? Toujours est-il que les désertions atteignirent des records inégalés. A la fin de l’année 1757, il ne restait plus que l’équivalent de trois régiments « saxons ». Les officiers prussiens des troupes échappées (vers la Pologne ou vers les troupes françaises) furent reversés dans leur régiment d’origine. Il n’est pas inutile de rechercher les causes de l’antipathie des troupiers saxons pour le système militaire prussien. Opportuniste mais pas toujours bien inspiré, résidant à Dresde mais davantage fier de ses possessions polonaises, l’électeur de Saxe joue un jeu de balance entre ses deux puissants voisins : allié à Frédéric II pendant la première guerre silésienne (il convoite la Silésie), ennemi durant la deuxième et la troisième, il reprend goût à l’alliance prussienne lors de la guerre de succession de Bavière . L’hostilité des soldats saxons pour les Prussiens est cependant une constante. Cela tient autant aux rivalités provinciales qu’aux expériences militaires malheureuses. Le souvenir des suites de la bataille d’Hohenfriedberg, en 1745, où la cavalerie prussienne, sans doute pressée d’établir une réputation qui lui faisait défaut, avait refusé de faire des prisonniers y est certainement pour beaucoup. Les officiers prussiens, qui ne s’embarrassaient pas pour recruter de force des jeunes gens dans la Saxe voisine, et la discipline du Drill connue de réputation devaient être haïes des Saxons. Mais ne faut-il pas voir aussi que les spécificités de l’état Hohenzollern ne s’appliquaient pas en Saxe ?

1.2.2. L’existence d’unités écoles ou unités modèles pour toutes les armes.

Un officier qui s’était particulièrement distingué ou qui était très apprécié de ses supérieurs pouvait être proposé au roi pour des unités à la réputation prestigieuse. Y entrer, c’est généralement le passeport pour de hautes promotions futures, car ces unités d’élite n’ont pas vocation à drainer les meilleurs éléments de l’armée (comme la garde impériale de Napoléon). A quelques exceptions près, les cadres sont retransférés après un séjour plus ou moins long, durant lequel ils prennent connaissance des nouvelles méthodes d’entraînement et de combat. Ce sont en effet ces unités souvent stationnées près de Potsdam qui servent de cobayes aux expériences de Frédéric II durant les grandes manœuvres. Frédéric II aimait particulièrement distinguer ses régiments et établir une hiérarchie de valeur militaire entre eux . Cette hiérarchie, fluctuante et assez souvent due plus à l’appréciation personnelle du souverain qu’à des mérites objectifs, servait essentiellement à flatter officiers et soldats et à favoriser l’émulation, ce qu’on appelait à l’époque « l’esprit de corps ». Analyser les jugements favorables ou défavorables de Frédéric II serait une gageure. Des éléments de politique intérieure se combinent aux données militaires. Par exemple, les chambres nobiliaires du duché de Prusse (orientale) et des principautés rhénanes étant suspectées de ne pas envoyer suffisamment de candidats officiers et d’ouvrir trop facilement leurs portes aux envahisseurs qu’ils soient russes ou français, les régiments de ces provinces sont considérés comme mauvais . Par contre les nobles poméraniens sont jugés d’une fidélité à tout épreuve envers la couronne ; les régiments poméraniens sont donc favorisés. L’impact de la personnalité du roi est là encore important : son inconstance, ses expériences et ses hantises lui font ainsi rejeter certaines unités comme l’ancienne garde des géants de son père et surtout les troupes de von Finck qui ont capitulé à Maxen (le 20 novembre 1759). Les malheureux officiers rescapés de l’affaire ne purent jamais retrouver la faveur royale . Toujours est-il que Frédéric II compte pour chaque arme une ou plusieurs unités modèles. Ce sont pour l’infanterie les trois bataillons du régiment n°15, die Fuss Garde, l’unité que Frédéric avait organisée et entraînée personnellement lorsqu’il n’était encore que Kronprinz. Ce régiment n’a d’ailleurs pas de Chef (celui-ci étant toujours le roi) mais seulement des commandants. Les régiments n° 10, 13, 34, 35, 41 sont également considérés comme des troupes remarquables, mais leur rôle d’unités écoles est moins évident. Pour la cavalerie, les régiments de cuirassiers n°8 (celui de Rochow puis de Seydlitz) et n°13 (les gardes du corps) sont tenus pour des modèles du genre. Le n°13, qui ne compte que trois escadrons au lieu des cinq habituels, est associé au combat avec le n°10 « les Gens d’armes », considéré lui aussi comme un bonne unité. L’élite des dragons est représentée par les régiments n°1 et surtout n°5, les fameux dragons de Bayreuth, dont la célèbre charge à Hohenfriedberg a durablement influencé les conceptions tactiques de la cavalerie prussienne. Enfin les plus renommés des hussards font partie du régiment n°2, le régiment de Zieten. Toutes ces unités ne font pas à proprement parler partie d’une garde royale, du type des gardes du corps et de la maison du roi de France. Il n’y a pas en effet de nettes différences de soldes, de privilèges ou de compositions des troupes. Ces régiments se distinguent simplement par leur professionnalisme et leur esprit d’initiative au combat ; c’est pourquoi le roi choisit d’y transférer des officiers pour mieux les mettre à l’épreuve. Même le régiment des « Gardes du corps » n’est une garde royale qu’en temps de paix. En temps de guerre, il sert avec d’autres régiments de ligne et la protection rapprochée du souverain est laissée à un escadron de hussards ou de dragons prélevés sur un régiment de ligne. Une tâche ardue car Frédéric n’hésitait pas à s’exposer personnellement, même s’il ne chargeait pas à la tête de ses troupes comme Charles XII. Il faillit souvent de peu être capturé ou tué. On peut remarquer également que, durant la guerre de sept ans et les phases où Frédéric doit se rendre successivement sur plusieurs fronts, ces unités d’élite l’accompagnent toujours et servent de « pompiers ». Le rôle de ces unités modèles est simple : former par le combat et l’entraînement des cadres qui à leur tour pourront former d’autres cadres. Les gardes du corps avaient ainsi la réputation d’être si bien informés « qu’ils pouvaient parler d’affaires militaires avec un général sans le moindre embarras » . Tout comme la maison du roi sous le règne de Louis XIV, ces unités ne sont pas gardées en réserve ou pour les parades, mais engagées au sein des lignes de bataille directement au combat. Le tribut payé est généralement plus élevé que la moyenne. D’après la monographie de Paul Becher, sur les cinquante officiers du régiment n°15 (qui ne compte, en 1739, que deux bataillons), au moins 16 sont tués ou blessés gravement de 1740 à 1763. Les données sont imprécises, mais Becher n’a relevé que 9 officiers ayant atteint sain et sauf l’âge du congé . Frédéric II avait l’habitude de garder les meilleurs éléments de son armée avec lui, tandis que les corps des généraux indépendants accueillaient plus d’unités du type fusiliers ou dragons. C’est pourquoi les unités modèles ont peu ou prou connu toutes les grandes batailles du règne. Ces unités connaissent une politique de transferts assez généralisée. Le destin des officiers du régiment n°15 de 1739 est significatif à cet égard. Pour marquer son avènement, Frédéric II promeut au moins 41 des 50 officiers (deux autres prennent leur congé avec pension à la clé ; pour les autres, les informations manquent). Mais les cérémonies se partagent en deux : le 25 Juin 1740 sont promus les officiers destinés à rester au sein du régiment. Les autres connaissent leur sort le 28 juin, journée où 27 d’entre eux sont transférés dans un autre régiment, et le 27 Juillet 1740 où ils connaissent leurs promotions à des grades plus élevés. Ce nombre important de transferts et de promotions s’explique évidemment par la volonté du jeune monarque de marquer son empreinte dans l’armée de son père ; mais aussi par le désir du roi tacticien de généraliser à l’ensemble des régiments les méthodes très poussées d’entraînement qu’il avait élaborées grâce au régiment n°15. Si on se penche vers le lieu d’arrivée de ces transferts, on constate qu’une bonne part des promus sont dirigés vers deux nouveaux régiments de fusiliers créés en 1740 : il s’agit du régiment n°34 du prince Auguste Ferdinand (16 transferts), et du régiment n°35 du prince Henri (2 transferts). On comprend alors pourquoi ces deux régiments appartenant à des frères du roi pouvaient constituer l’exception dans le mauvais jugement général de Frédéric vis-à-vis des fusiliers : les officiers de ces unités sont gens de connaissance. Il y a cependant des promotions et des transferts qui ont le parfum du renvoi. Par exemple, le capitaine Hellermann est promu en mai 1740 colonel et chef du régiment de garnison n° 3 basé à Colberg. Un capitaine qui saute deux grades, bigre ! Et pourtant. Lorsqu’on sait en quelle estime Frédéric II tenait ses régiments de garnison, lorsqu’on connaît le peu d’empressement royal à entretenir les forteresses des frontières orientales (il faut toute la lenteur des soins russes pour assiéger Colberg en 1758 pour que Frédéric se souvienne de cette ville), lorsqu’on apprend que pendant la guerre de sept ans, Frédéric ponctionna ce régiment de ses meilleurs éléments pour les remplacer par des déserteurs et des Saxons, on devine quels sentiments il devait avoir pour cet officier d’origine bourgeoise qui fut pourtant tué en Décembre 1756…

1.3. PROMOTIONS ET FAVEURS ROYALES.

Le commandant en chef des armées prussiennes, c’est le roi. Les mésaventures de Wallentein et du système des colonels entrepreneurs pendant la guerre de trente ans ont échaudé les princes Hohenzollern. La nouvelle armée que se forge le Grand Electeur à partir de 1640-1653 doit être un instrument de défense de l’Etat Hohenzollern. Aussi la centralisation du commandement est-elle très poussée dès le début. Et si le Grand Electeur s’était encore entouré d’un état-major (le « Generalkriegskommissariat » où dominent les personnages du baron von Sparr, commandant général pour l’électeur, et de Claude Ernst von Platen, chargé du ravitaillement de l’armée), son petit-fils Frédéric Guillaume 1er, lui, s’impose comme maître de ses armées sans intermédiaire. Cette concentration de l’autorité politique et militaire dont hérite Frédéric II est un indéniable facteur de réussite diplomatique et stratégique. Elle explique en partie la réussite des initiatives audacieuses et rapides du roi de Prusse qui ont tant sidéré les observateurs étrangers . Elle explique surtout que Frédéric ait tant imposé sa marque dans l’armée. A la lecture des mémoires qu’ont pu laisser des officiers, l’indifférence n’est jamais au rendez-vous. On sent au contraire un plaisir général à rapporter le déroulement d’une revue ou l’apparition sur le champ de bataille du roi.

1.3.1. La centralisation de l’appareil militaire : aspects et évolutions.

Le contexte intellectuel fournit une justification au pouvoir de Frédéric II. Le terme de « despotisme éclairé » (entré dans l’historiographie en 1847 sous la plume d’historiens allemands) est généralement utilisé pour décrire ce style de service rationnel de l’Etat que Frédéric et quelques uns de ses contemporains auraient choisi dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle. Ce n’est pas ici le lieu de discuter de la pertinence de ce concept qui vise à suggérer qu’une différence nette existe entre le régime frédéricien et les monarchies classiques. On doit seulement souligner la nécessité de l’autocratie Hohenzollern sur des territoires n’ayant que très peu de points communs et absolument aucune tradition d’unité. « Premier serviteur et premier magistrat de l’état » dans la sphère politique, ou « roi connétable » dans la sphère militaire, les deux termes ont une même origine et un même but : renforcer l’état prussien, un Etat qui n’existe pas sans le ciment de la présence royale. Le prince Hohenzollern est le premier officier de son armée et il doit en accomplir les devoirs. A la lecture des Testaments Politiques de Frédéric de 1752 et de 1768 (destinés uniquement à ses héritiers), on comprend que l’armée tienne la première place dans le royaume : elle accueille la noblesse dans le service à l’Etat , et elle accroît la puissance de cet Etat à l’extérieur. « Il faut donc de nécessité qu’un roi de Prusse soit militaire » . L’éducation du prince envisagée par Frédéric II a ainsi un but militaire. Il suggère ainsi de susciter l’engouement pour la profession des armes (revirement prodigieux si on se souvient que Frédéric avait vu sa nature sensible, amoureuse des arts, brimée dans sa jeunesse par un père brutal, grossier, et obsédé par les uniformes !) . Il propose également d’appliquer jusqu’au prince le principe de l’ancienneté : même l’héritier doit connaître chacune des étapes du service . L’éducation du prince envisagée par l’auteur de l’Antimachiavel est donc à relier étroitement avec l’expérience personnelle de Frédéric. Une seule éducation est possible pour un noble prussien : l’armée. Frédéric n’a de cesse de critiquer l’éducation hédoniste, sur le modèle français, dispensée dans les cours des petits princes allemands. Ce premier officier de l’armée, que Frédéric souhaite primus inter pares, se différencie cependant des autres officiers par l’ampleur de ses instruments de contrôle. L’armée est l’institution privée du roi et aucune instance du type du ministère de la guerre français ou du Hofkriegsrath autrichien ne joue le rôle d’intermédiaire. En temps de guerre, le roi de Prusse loge au milieu de ses troupes, et se lève généralement vers quatre heures du matin pour inspecter les régiments, et surtout pour répondre aux centaines de lettres de la correspondance militaire qu’il reçoit chaque jour. Cela lui permet (officiellement) de connaître le caractère et la carrière des officiers de son armée. L’inconvénient, c’est que cela aggrave la lenteur de l’administration et décourage les initiatives personnelles. Le roi souhaitait signer toutes les commissions de sa propre main (ce qui était rarement possible), et admettait très peu d’yeux autres que les siens à lire la liste des régiments ; cette liste qui comportait tous les noms des officiers et les effectifs de chaque bataillon conserva sa forme manuscrite jusqu’en 1784 où Frédéric II accepta une impression à diffusion très restreinte . Naturellement le choix d’un nouveau Chef d’un régiment n’appartient qu’au roi. Nous avons l’exemple d’une conversation en 1752 entre le roi et le colonel Uchlander, nouveau Chef du régiment n°2. Le roi l’invita à dîner, puis lors de la promenade qui suivit lui dit : « Maintenant, écoutez-moi, mon bon Uchlander. Je vous donne un bon et brave régiment, mais cela dépend de vous qu’il le reste. Les hommes vont dégénérer s’ils ne restent pas sous contrôle. Vous devez être très attentif sur ce point. Ne permettez pas aux officiers d’aller trop loin » . La cérémonie s’apparente ainsi au don d’un bénéfice en contrepartie de la vigilance sur la discipline des troupes et sur l’obéissance des officiers. Le Chef ressemble donc beaucoup plus à un féal du roi qu’à un propriétaire : il est surtout une courroie de transmission des ordres royaux. Il faut croire que cette courroie ne suffisait pas, puisque la standardisation et la centralisation franchissent un nouveau palier le 9 février 1763, lorsque Frédéric II établit un corps d’inspecteurs. Le but avoué est de restaurer la discipline dans l’armée sur une base plus homogène après la guerre de sept ans. Ces inspecteurs représentent l’un des plus importants instruments de contrôle du roi. A l’origine, ils comptaient cinq membres pour la cavalerie et six pour l’infanterie. Mais à la fin du règne, le total s‘élevait à sept pour la cavalerie et dix pour l’infanterie ; ce qui signifie que chacun des inspecteurs était responsable de la surveillance de 20 à 75 escadrons ou entre 5 et 21 bataillons. Leur tâche est de sillonner leur province ou inspection, en vérifiant que les effectifs théoriques sont atteints, que le Drill est pratiqué sur le modèle en vigueur (c’est-à-dire suivant les instructions du souverain). Ils sont également chargés de noter les officiers. La mise en place de ces Missi Dominici représente la seule décision de Frédéric pour déléguer son autorité. Il faut cependant ajouter que c’est toujours le roi qui prend les décisions coercitives ou honorables en dernier ressort, et que les hommes qu’il choisit sont des fidèles, souvent très capables (et élus sans égard à leur ancienneté, ce qui évidemment ne pouvait plaire aux autres officiers supérieurs).

En temps de guerre, l’absence d’un état-major se fait sentir autour du roi. La création des Adjutants ou Flügeladjutants à la veille de la guerre de sept ans tend à combler ce vide en fournissant une suite royale d’intermédiaires entre les généraux et leur souverain. Rappelons encore une fois qu’il n’y a pas de grand état-major prussien au sens de réunion des plus hauts gradés décidant des projets de campagne . Il y a tout au plus une suite de généraux surnuméraires (c’est-à-dire qui n’ont pas de corps ou de brigades à commander) qui accompagnent le roi, s’instruisent à son contact et sont prêts à combler les défaillances potentielles. C’est là le signe que le système de surencadrement du régiment se retrouve au plus haut niveau. Or l’un de ces généraux, le Major General Karl Christoph von Schmettau, aurait persuadé Frédéric que cela ne suffisait pas pour bien entraîner les généraux et futurs généraux. Le résultat fut la création de douze jeunes Adjutants, choisis souvent pour leur visage agréable et leur bonne tenue lors d’une revue. Ils accompagnaient le roi, mais surtout étaient envoyés repérer les sites potentiels de campement, ou rechercher les passages pour les colonnes de marche, ou encore sonder la profondeur des rivières. Mais une de leurs tâches inavouées consistait à surveiller les généraux.

Premier officier de son armée, doté d’instruments de contrôle importants, le « roi connétable » met aussi en scène son pouvoir sur ses officiers. Sans tomber dans la psychologie historique, on peut cependant souligner ce que ce dernier trait doit à la personnalité de Frédéric le Grand. Homme aux multiples facettes (philosophe, musicien, confident, lettré, Grand Capitaine, redoutable diplomate, administrateur consciencieux, ami des Lumières sensible jusqu’à détester les sports violents et éviter les exécutions, mais aussi roi tyrannique adepte de la cynique Raison d’Etat, idéaliste et misanthrope mais toujours égocentrique), Frédéric a su créer son personnage de chef militaire pour s’imposer comme tel aux officiers. N’était-il pas au fond un acteur ? Jusqu’à quel point était-il bon capitaine ? Là n’est pas encore la question ; l’essentiel ici est ce que les officiers ont vu en lui. Et en ce qui concerne les relations sentimentales ou plutôt passionnelles entre Frédéric et ses officiers, il nous paraît tout à fait utile de parler de charisme . C’est d’abord le charisme de l’union du roi à son armée (au sens quasi-matrimonial du terme). Il faut bien voir que dans ces batailles gagnées par des masses de poitrines humaines, l’armée prussienne et en particulier ses officiers marchent à l’enthousiasme . La signification rituelle de certains gestes du roi ou de ce que voient en lui les officiers contribue donc à son pouvoir et à la formation des cadres. C’est ainsi que Frédéric II joue à fond sur le fait qu’il ne doive répondre à personne de sa tenue. Or l’aspect défraîchi de son uniforme simple d’officier du régiment n°15, son écharpe blanche d’officier déchirée (et passée par dessus l’uniforme, ce qui est non réglementaire), ses bottes boueuses, sa culotte noire élimée sont calculés pour accroître le lien physique avec ses troupes . Dans le même genre, le roi loge au milieu de ses troupes (et assez souvent pas mieux qu’elles) et les encourage à l’appeler « Fritz ». Au combat, il fait montre de courage et paie de sa personne. Beaucoup plus ressenti par les officiers, c’est ensuite le charisme du génie omniscient et omnipotent. La lecture des mémoires d’officiers nous informe en effet d’une angoisse généralisée : le roi voit tous les détails, toutes les erreurs . Devant les yeux bleus perçants du roi, revues et manœuvres deviennent autant de manifestations d’arbitraire puisque, la perfection étant de rigueur, chaque erreur devient faute. Mais qui saurait contester celui qui se pose comme la norme du Grand Capitaine ? Kaltenborn nous décrit ainsi la tension extrême des officiers lorsque 18 000 ou 20 000 hommes devaient manœuvrer en silence et en champ clos pour la satisfaction d’un seul . Cette réputation de maître à penser militaire se fonde évidemment sur les succès (initiaux) du roi. C’est ce charisme du succès (ou certitude que le roi ne peut se tromper, et que tout ce qu’il promet se réalise) qui permet à Frédéric de brimer tous ses officiers autant qu’il le souhaite. Frédéric II utilisait en effet une large gamme de punitions, mais surtout il n’hésitait pas à humilier publiquement des officiers devant leurs subordonnés. C’était déjà un mauvais signe lorsqu’il appelait un officier « Monsieur » ou encore pire « Herr » ; mais les coups de canne pouvaient suivre. Les arrêts de forteresse étaient une peine encore douce comparée aux brefs : « Foutez-le camp ! » (en français) qui signifiaient être cassé ( « infam cassiert ») . Le charisme du protecteur explique également la fascination et la soumission des officiers. Le tempérament cyclothymique du roi oscillant entre tyrannie et fervente amitié rassure les officiers sur le souci que le souverain a pour eux. Et le roi sait se montrer généreux. C’est pour ses officiers que Frédéric crée en juin 1740 l’ordre « Pour le mérite », une récompense largement distribuée aux officiers subalternes, lieutenants et capitaines, soit sur le champ de bataille, soit lors d’une revue particulièrement réussie. Des poignées de croix de Malte bleues furent accordées pour des faits d’armes extraordinaires : tous les officiers du régiment Kleist n°27 à Lobositz (1756), et du régiment du prince Ferdinand n°34 à Liegnitz (1761). Lorsqu’il arrivait au rang de lieutenant général, l’officier nouvellement promu pouvait espérer recevoir l’étoile d’argent et l’écharpe orange de l’ordre de l’Aigle Noir. 98 généraux (sans compter les princes de sang) reçurent cette décoration au cours du règne. Selon les occasions, Frédéric fit battre des médailles spéciales pour commémorer certaines batailles ou pour honorer certains régiments (les dragons de Bayreuth après Hohenfriedberg par exemple). Des présents pouvaient compléter ces reconnaissances de hauts faits. Le major général von Driesen reçut ainsi, après une bonne conduite de ses cuirassiers lors de la revue de 1754 à Berlin, une somme de 2 000 Thalers, une pension annuelle de 1 000 et une autre de 500 liée à un poste nominal d’administrateur civil en Prusse orientale. Plus symboliquement, Frédéric donna des exemples de grande considération passés à la légende : ainsi le colonel Forcade, gravement blessé lors de la campagne de 1745, se vit offrir des mains du roi une chaise pendant une réception à Potsdam.

1.3.2. Le roi et les différents cabales d’officiers :

Le système « égalitaire » de l’ancienneté est virtuellement court-circuité par les accès d’humeur de l’arbitre roi et par son souci de jouer des divisions existant entre ses officiers. Au delà de l’aspect tragi-comique des faveurs, des revirements et autres disgrâces successivement accordés aux uns ou aux autres par le roi, il faut analyser les différences que recoupent ces cabales. Elles ont un poids dans les promotions (particulièrement pour les officiers supérieurs) et surtout un impact sur l’Art de la guerre et les alliances diplomatiques. A la mort de son père le 31 juin 1740, le nouveau roi dispose de deux maréchaux de premier plan mais ennemis. Le prince Léopold d’Anhalt-Dessau (1676-1747), dit le « vieux Dessauer », moustachu, basané, formé à l’école du prince Eugène (et présent à Malplaquet en 1709 et à Denain en 1712) est l’ancien favori du « roi sergent ». Il n’a jamais brillé par une intelligence excessive, mais on peut lui reconnaître une indéniable persévérance. Il est véritablement le fondateur du Drill, ce qui lui a valu l’amitié reconnaissante de Frédéric Guillaume 1er. Bien qu’ayant prôné la clémence pour le Kronprinz dans l’affaire de 1730, Léopold ne trouva pas chez Frédéric II la même confiance que celle du « Roi Sergent ». Trois de ses fils perpétuèrent après lui l’influence de la famille d’Anhalt-Dessau. L’aîné, Léopold Maximilien, commanda l’infanterie prussienne lors de la campagne rhénane de 1734, mais mourut en 1751. Le troisième fils, le prince Dietrich, gagna la sympathie de Frédéric qui le fit Feldmarschall en 1747 ; mais il quitta le service en 1750. Le prince Moritz, le cinquième fils, lui, était un violent bouffon que son père avait refusé d’éduquer (apparemment une expérience sur le Bon Sauvage, typique du siècle des Lumières, qui aurait mal tourné). Ses contemporains l’appelaient « le prince sauvage », et il possédait sans doute des talents militaires en même temps qu’une immense intrépidité. Fait Feldmarschall à Leuthen, Frédéric II le considérait pourtant impropre à un commandement indépendant sans un bon état-major. Il fut blessé grièvement à Hochkirch en 1758 et décéda des suites d’un cancer. Appartenaient également à ce cercle le prince François Adolphe d’Anhalt-Bernburg et les généraux Goltz et Fouqué (dont le protecteur était justement le prince Léopold.). Pendant longtemps ce clan contribua à défendre l’héritage politique et militaire du « Roi Sergent » . Cela signifie militairement une confiance dans l’école anglaise et hollandaise de tir de l’infanterie, l’attachement à la discipline et à la précision des mouvements, le respect de l’ordre de bataille classique hérité de la guerre de succession d’Espagne (soit le combat en lignes parallèles). En termes diplomatiques, ce clan recommande d’éviter un conflit généralisé (même si l’agression contre les Habsbourgs en 1740 ne leur pose pas de problèmes), et de privilégier si possible un développement intérieur du royaume. De l’autre côté, on trouve l’influence plus policée et civilisée du maréchal Kurt Christoph von Schwerin (1685-1757). Né en Poméranie suédoise, étudiant à l’Université de Leyden, Schwerin représente « l’honnête homme » lettré du XVIIIe siècle par excellence. On se doute donc qu’il établit de très bonnes relations avec le Kronprinz Frédéric. Toujours est-il que Schwerin se révéla un bon capitaine : audacieux et responsable. Il attira à lui un certain nombre de hautes figures : le prince Ferdinand de Brunswick, le duc de Bevern, le duc Frédéric Eugène de Wurttemberg, le général Forcade et les trois frères de Frédéric : Auguste Guillaume, Henri et Ferdinand. Schwerin connut des hauts et des bas dans ses relations avec le roi : blâmé sévèrement (et injustement) pour la désastreuse campagne de 1744, il revint en grâce en 1747, mais connut de nouveau une baisse d’affection pour son manque d’initiative au début de la guerre de sept ans. Il paraît plus difficile de définir le credo des personnalités qui l’entouraient. Le rejet des manières grossières et rudes du vieux Dessauer et des ambitions de son clan semble constituer leur point commun. La sympathie pour l’école française et suédoise de l’attaque « A Prest » semble pourtant ne pas être partagée par tous. On connaît par contre le respect qu’avait Schwerin pour la France, ses armées et son alliance . Ces divisions d’origine évoluèrent au fur et à mesure de la disparition des chefs de file. Tout d’abord, dans les années précédant la guerre de sept ans et les premières campagnes du conflit, l’éminence grise de Frédéric II, le Generaladjutant et Lieutenantgeneral Hans Karl von Winterfeldt cristallisa les mécontents. Né près de Demnin en Poméranie en 1707, appartenant à la noblesse très pauvre, manquant d’éducation, mais grand travailleur, il avait attiré puis conforté la confiance de Frédéric Guillaume Ier et de Frédéric II. Il avait été le mentor de ce dernier lors de la campagne de 1734. C’est sans doute là qu’il se gagna la faveur du roi. Le verbe sec, terriblement ambitieux, rancunier, Winterfeldt était certainement très capable. Après les premières guerres silésiennes, il joua le rôle de Factotum militaire en procédant à des innovations dans l’organisation des hussards, dans les tactiques et le matériel. Diplomate, il excellait pour favoriser de nouvelles intelligences à la couronne (cependant, ses missions à Saint Pétersbourg lui firent mépriser les Russes, ce qui se révéla une illusion dangereuse). Les princes lui reprochaient son arrivisme et son manque d’éducation, Zieten son incursion chez les hussards, et tous les mémorialistes son influence dans la décision de Frédéric II de provoquer les hostilités en 1756. L’influence est sujette à débats ; les mémoires d’officiers consultés abondent en topoï sur le mauvais conseiller du prince. A la mort de tous ces chefs (les Anhalt-Dessau, Schwerin, Winterfeldt), les cartes furent redonnées : trois clans émergèrent vers 1759-1760 : celui de Ferdinand de Brunswick dont les brillantes campagnes avec les troupes hanovriennes contre les Français le firent jalouser du roi lui-même, le prince Henri qui regroupa autour de lui tous les mécontents des initiatives risquées de Frédéric, et le roi lui-même de plus en plus isolé au fur et à mesure qu’il perdait ses compagnons de jeunesse. Après la guerre, le roi joua délibérément sur les rivalités entre les deux princes.

1.3.3. L’impact de la personnalité du roi sur l’origine de ses officiers.

On doit souligner la part d’irrationnel qui se glisse dans le système rôdé du cursus Honorum à l’ancienneté. Un certain nombre d’idées préconçues du roi (mais souvent partagées en partie par ses officiers) peuvent déterminer une carrière. On a vu déjà comment un visage agréable ou une bonne conduite lors d’une revue (autrement dit une unité aux uniformes impeccables, exécutant les étapes du Drill comme un mouvement d’horloge) pouvaient contribuer à se faire appeler dans la suite royale. Les observateurs étrangers ont souvent été particulièrement choqués de ces manies assez incompréhensibles d’un roi qui se voulait philosophe. Il nous faut pourtant tenter de comprendre les excentricités prussiennes qui peuvent prêter à sourire. La recherche, passionnée chez Frédéric Guillaume 1er et nullement abandonnée par son fils, de soldats de grande taille en est un exemple. Elle n’est pourtant pas sans fondements. Dans des sociétés où la nourriture des multitudes est basée sur les céréales et est très déséquilibrée nutritionnellement, les hommes grands constituent des sujets en bonne santé physique. De plus, il ne faut pas négliger le facteur psychologique dans les tactiques de l’époque : dans ces combats entre masses d’hommes, les hommes grands sont plus impressionnants. Ce n’est pas pour rien que les unités d’élite comme les grenadiers sont composés d’hommes grands que l’on rehausse encore d’une mitre, et que le règlement d’infanterie de 1726 stipule que le premier rang des bataillons en ligne doit toujours être composé d’hommes les plus grands. Bien sûr cela peut conduire à des aberrations : Frédéric Guillaume 1er imagina ainsi de composer ses régiments de cuirassiers par des géants montés sur des chevaux les plus grands possibles. Conséquence : effectivement, c’est très impressionnant à la parade, mais les cavaliers sont incapables de se mettre au galop sans se rompre les reins. Frédéric II aura des mots très durs pour ses cavaliers, surtout après leur déroute à Mollwitz : « … des géants montés sur des éléphants et qui sont des incapables ! ». Il semblerait également que Frédéric désapprouva le mariage de ses officiers : par misogynie certainement, mais aussi parce qu’un officier marié tué signifie une pension à la veuve . Il semble difficile d’établir l’impact de ce préjugé sans chiffres précis. Christopher Duffy note qu’entre un sixième et un septième des officiers de tous les régiments sont mariés ; avec bien sûr des exceptions comme le régiment modèle des dragons de Bayreuth qui ne compte que des célibataires en 1778 . Disons qu’à égalité de conditions et de grade, un officier marié a plus de chances de s’attirer les sarcasmes royaux et moins à monter en grade. Or cela a des conséquences sur le mode de vie des cadres : devant être irréprochables pendant le service, obligés d’accepter des conditions spartiates pendant les campagnes, le libertinage est important en dehors du service (alcoolisme et maladies vénériennes font apparemment des ravages, Seydlitz en est un bon exemple). Le roi soutient toujours ses officiers dans les affaires de mœurs : ascète lui-même, la débauche de ses cadres le conforte dans sa misanthropie . Pour le roi, tout vaut mieux que le mariage (le propre mariage de Frédéric lui a été imposé). Il est difficile de dire si cela eut des conséquences démographiques. La consultation des mémoires d’officiers montre cependant un âge moyen au mariage en recul tout au long du règne : de l’ordre de 35 ans en moyenne. Plus importante fut l’attirance de Frédéric II pour les nouveautés étrangères (et surtout françaises). Curieux de nature, mais s’intéressant plus aux choses qu’aux gens, il en vint à accepter la présence de charlatans militaires qui lui offraient de nouvelles méthodes de combat, notamment pour la poliorcétique. Le résultat fut qu’il fit venir à grand prix des ingénieurs étrangers et que la formation de cette spécialité dépérit en Prusse. On pourrait citer d’autres exemples édifiants. Les recueils d’anecdotes en sont pleins, les hagiographes ne s’en étonnent même plus. Par exemple la manie qu’avait Frédéric de mal comprendre ou de mal prononcer certains noms sonnant peu allemand. Ainsi, lors d’une revue au régiment n°11 en Prusse orientale en 1752, le roi égratigne le nom d’un Junker nommé Korenwo . Cette revue est d’ailleurs intéressante à d’autre titres : Frédéric y montre son goût pour les dynasties militaires. Ainsi le premier Junker (par ordre d’ancienneté) s’appelle Hoffmann. Le roi répond : « Je ne connais pas cette famille » (évidemment puisque c’est un bourgeois). Par contre, il voudrait accorder aux deux Junkers Hülsen (le cadet et narrateur est quand même le 24ème Junker du régiment par ordre d’ancienneté) de passer officiers, tout simplement parce que leur oncle est Majorgeneral et s’est bien comporté . Il faut toute l’insistance du général et Chef von Below pour le dissuader d’une telle démarche. Nous entrons cependant dans un domaine différent des excentricités royales avec cette notion de familles militaires. C’est l’entrée dans la première sphère de formation des officiers.

CHAPITRE 2 : LE PREMIER CERCLE D’APPRENTISSAGE DE LA CARRIERE MILITAIRE : LA FAMILLE ET LES PROTECTEURS.

Frédéric II hérita d’une armée, à une époque de transition dans l’entraînement des officiers en Europe. Nombreux étaient encore les jeunes gens qui passaient directement de leur famille à leur régiment, où le système de l’ancienneté leur permettait de faire leurs classes progressivement. Cette méthode hasardeuse apparaît cependant de plus en plus difficile à concilier avec la nature scientifique de la guerre telle qu’elle est théorisée au XVIIIe siècle ; mais il faut reconnaître la faiblesse du total des effectifs passés dans les académies militaires. Le premier lieu où un jeune homme s’implique dans la science des armes, c’est donc sa famille. Or, l’impression générale qui règne en Prusse, c’est que les familles nobles assurent une éducation préparatoire à la vie régimentaire et au combat. La tradition historiographique de « légende noire » des Junkers s’en mêlant, on en vient souvent à évoquer l’héritage militariste et belliciste de la noblesse prussienne. On va même parfois jusqu’à lui chercher des origines lointaines chez les chevaliers teutoniques. Il s’agit là très certainement de revisitations du passé et d’hypothèses héritées de la vision nazie de l’Allemand conquérant et du Drang nach Osten. D’après plusieurs recherches, le militarisme des Junkers est une idée reçue largement fausse au début de l’époque moderne ; ou plutôt s’il y a un militarisme, il est plus conséquence que cause des guerres de Frédéric II. Aussi nous efforcerons-nous toujours de procéder à ce retournement causal lorsque se présenteront les assertions du roi sur les qualités dites « naturelles » de sa noblesse. La vision frédéricienne d’une société stable et hiérarchisée est en fait en lien avec l’histoire de la formation de l’Etat prussien. L’armée est en effet le vecteur choisi par les Hohenzollern pour fidéliser une noblesse frondeuse ; et le service à l’Etat des aristocrates n’avait rien de naturel en soi. On comprend donc l’importance et la complexité de cette première étape formatrice.

2.1. UNE REELLE DIVERSITE DES APPRENTISSAGES.

Elle est à rappeler avant toute tentative d’explication générale. Frédéric II appréciait une certaine dose d’exotisme et d’originalité dans son entourage ; mais même au sein des officiers subalternes, les différences peuvent varier et abonder selon les régiments entre princes, hobereaux, bourgeois et aventuriers.

2.1.1. Une forte minorité d’étrangers au conglomérat prussien.

Les officiers nés à l’Etranger ont toujours formé un élément significatif dans l’armée brandebourgeo-prussienne depuis l’époque du Grand Electeur. Frédéric Ier avait accueilli de nombreux huguenots fuyant les persécutions de Louis XIV. Les enfants de ces réfugiés sont représentés dans l’armée de Frédéric II par des commandants âgés comme les lieutenants généraux Hautcharmoy et Pennavaire, ainsi que par le plus jeune Henri, baron de la Motte-Fouqué, favori privilégié du roi. La Russie payait son tribut au prestige des armes prussiennes dans les personnes de Manstein, Finck et du maréchal Keith. En réalité, il s’agit d’anciens étrangers au service de Saint Pétersbourg. Il faut d’ailleurs remarquer qu’ils ne bénéficièrent jamais d’une grande faveur auprès du roi, car ils avaient défendu les qualités de l’armée russe devant un Frédéric qui s’accrochait à l’idée d’une Russie arriérée et mal défendue par une armée de Moujiks barbares. Après les avoir fait venir à la fin de la deuxième guerre silésienne, Frédéric II les maintint donc dans une indifférence hostile. Il éclata durant la guerre de sept ans : Manstein fut accusé de l’échec de Kolin ( la première défaite de Frédéric, du jamais vu ! Il fallait un coupable.) : il aurait engagé sans ordre les réserves d’infanterie de l’aile droite dans de vains assauts contre les collines de Przerovsky. En fait, Kolin est l’exemple même de l’échec de l’ordre oblique, et la première raison de la défaite est l’ordre de Frédéric d’assaut général sur des forces autrichiennes supérieures. Le prince Moritz avait protesté contre cet ordre, mais il était plus facile d’accuser un Manstein qu’un Anhalt-Dessau. Quant à Finck, sa capitulation à Maxen scella son sort : après la guerre, il fut jugé et cassé. Enfin, Keith n’eut jamais l’honneur de commander un corps indépendant. Il mourut à Hochkirch. Des spécimens plus exotiques se détachaient comme le major Ludwig von Steinmann, qui était en réalité un Turc d’Anatolie. Le fastueux commandant du 3ème de cuirassiers Robert Scipio von Lentulus devait son surnom au fait qu’il corrigea un jour le roi qui prononçait mal le nom d’un centurion romain de la Xème légion à Pharsale. Nourri d’Humanités on le voit, il venait en fait de Suisse après avoir servi en Autriche. Il clamait à qui voulait l’entendre qu’il descendait de patriciens romains… L’Autriche fournissait une large part de commandants éprouvés (une situation inverse de celle des troupiers qui venaient assez peu des territoires des Habsbourgs). On peut nommer Franz Karl zu Wied, le très compétent et très protestant Karl Christoph von Schmettau, le tyrannique Johann Karl Rebentisch et le calviniste général des hussards Johann Paul Werner . On imagine les combats fratricides : Franz Karl zu Wied combattit contre son oncle et le lieutenant colonel Eberhard von Gemmingen contre son père à la bataille de Kolin. Les péripéties du baron Friedrich von der Trenck, lieutenant aux gardes du corps de Frédéric II, et de son cousin chef des pandours nous laissent pantois devant le mélange de sentiments familiaux, de l’importance des liens du sang, mais aussi des intérêts personnels. Des autres principautés allemandes venaient Schwerin (Poméranie suédoise), Kyau et Georg Conrad von der Goltz (Saxe), Wunsch, Phull et Massenbach (Wurtemberg). Si on ajoute les princes protestants allemands, on trouve huit princes d’Anhalt, cinq de Brunswick, trois de Hesse, deux de Holstein, et deux de Wurtemberg. Au total, les étrangers représentent plus d’un sixième des généraux entre 1740 et 1763 (54 sur 317 exactement) . La proportion des étrangers parmi les officiers subalternes devait être moindre, même si elle devait varier considérablement d’un régiment à l’autre. Disons qu’elle était sans doute plus forte dans les nouveaux régiments de fusiliers et que la décision de Frédéric II d’écarter les officiers d’origine bourgeoise à la fin de la guerre de sept ans l’a certainement accrue. Il paraît difficile de généraliser en ce qui concerne les motivations des officiers d’origine étrangère. Les soldats étrangers sont, en général, attirés par l’appât des primes, d’une haute paie et d’une bonne nourriture. A partir de 1745 jusqu’à la quasi-banqueroute de l’Etat prussien vers 1760-1761, les soldats reçurent toujours à temps paye, uniformes, munitions et nourriture. C’est ce qui rendait attractif le dur service prussien, même après les défaites. Ils sont retenus par une discipline implacable et par la crainte de châtiments terribles. Pour les officiers étrangers, le lourd système de promotion n’est sûrement pas un facteur d’engagement. Selon Christopher Duffy, on entre dans l’armée prussienne par défi, en même temps que par sympathie pour la cause protestante (dont Frédéric II incarne, qu’il le veuille ou non, le bras armé contre les puissances catholiques). Le charisme du roi de Prusse en dehors des frontières joue aussi pour beaucoup (Goethe et ses jeunes frères ne se disaient-ils pas « fritziens » plutôt que pro-prussiens ?). Mais surtout la renommée de l’armée prussienne après les premières guerres silésiennes a dû certainement contribuer à faire évoluer les destinations traditionnelles des nobles allemands portés à la profession des armes . Ils y trouvaient en sus de la gloire d’être attachés au roi de Prusse une situation confortable s’ils parvenaient à un poste de propriétaires.

2.1.2. Le cas des officiers bourgeois et sortis du rang.

Dans les pays protestants allemands, la noblesse n’a pas le débouché d’une carrière ecclésiastique pur ses plus jeunes fils. La seule occupation digne pour un Junker est donc la carrière militaire, dans laquelle il doit investir tous ses espoirs. Frédéric ne pouvait évidemment pas détecter un tel sentiment dans les classes mercantiles, dont les fils pouvaient toujours revenir aux affaires civiles ignobles. Les citadins et les membres des classes commerçantes représentent une faible minorité de la population prussienne (entre 5 et 10%). Tout est fait pour les décourager d’entrer dans la carrière des armes. Un élément de mobilité sociale était pourtant par les colonels ou généraux sortis du rang et anoblis par Frédéric Guillaume Ier. Citons notamment : Johann Georg von Lehmann, Friedrich Albrecht von Roell, Emmanuel von Schöning, Johann Ernst von Alemann, Christian Gottfried von Uchlander, Peter von Meinicke, Martin Friedrich von Stollhofen. Parmi les propres protégés de Frédéric II, nous rencontrons des généraux de très basse naissance comme Konstantin Nathanael Salenmon (un israélite), Johann Jakob Wunsch (un fils d’artisan wurtembergeois), Tobias Kempel (le fils d’un tambour), et Johann Mayer (un fils de père inconnu). Certains parvinrent même à devenir Chef d’un régiment comme le Majorgeneral Friedrich Wilhelm von Rohdich, chef du prestigieux Grenadier-Garde Bataillon, et fils d’un adjudant. En fait tous ces professionnels parvinrent à être anoblis dès que Frédéric était convaincu qu’ils avaient montré des qualités dignes d’un gentilhomme . La barrière était donc beaucoup plus poreuse qu’on ne le croit, même s’il est vrai que Frédéric procéda à très peu d’anoblissements durant son règne, et que tous ces cas pieusement conservés par les registres sont très exceptionnels . Lorsqu’on fait référence au rejet par Frédéric II des officiers d’origine bourgeoise, c’est surtout à l’époque de la fin de la guerre de sept ans qu’on pense. Or, il est nécessaire de remettre les événements dans leur contexte. Les pertes en cadres de 1757-1759 ont provoqué une grave crise qui a nécessité l’expédient du recrutement des officiers bourgeois . Lorsque la guerre se termine, le roi de Prusse vivant dans une perpétuelle angoisse d’une revanche autrichienne, ne démobilise pas. Au contraire, il accroît encore ses effectifs ; mais les officiers bourgeois sont obligatoirement chassés vers les régiments de hussards (pour les cavaliers), ou vers l’artillerie et les régiments de garnison (pour les fantassins). C’est donc un choix délibéré de la part de Frédéric, un choix à lier avec la politique plus générale d’association entre le roi Hohenzollern et sa noblesse. Puisque la paix était revenue et avec elle la fin des possibilités de distinction au combat des bourgeois, leur proportion dans le corps des officiers décroît fortement. Au total en 1786, ils constituent à peu près 10% des 7000 officiers. Mais la proportion est encore moindre à partir du grade de major : 22 bourgeois pour 689 nobles. Il n’y a aucun officier bourgeois chez les cuirassiers (l’arme prestigieuse par excellence), un lieutenant colonel et un major dans l’infanterie de ligne, les autres appartiennent aux hussards, à l’artillerie et aux régiments de garnison. Leur éducation était-elle vraiment moins propice au métier des armes ? Les témoignages montrent que dès l’époque les avis étaient très partagés et la décision du roi parfois critiquée . Ces officiers d’origine bourgeoise sont souvent des cadets ayant fréquenté les Universités. Leur culture générale et leurs manières souvent plus affables et policées les distinguent des nobles ; mais leur servent assez peu durant le service. Selon le témoignage de Podgursky, ils tendraient à avoir une vie plus exemplaire en dehors du service ; mais rappelons encore une fois que l’officier prussien cherche sérieusement la perfection du service et se laisse aller en dehors. Le vernis intellectuel et les vertus des bourgeois devaient alors passer pour du badinage. Quoiqu’il en soit, les résistances furent faibles ou inexistantes ; et la vision frédéricienne d’une société hiérarchisée rencontra l’assentiment des officiers nobles. Cela devait avoir des conséquences militaires importantes en 1806, sans compter les conséquences sociales à long terme : fermeture du corps des officiers, conservatisme d’une caste militaire, tout cela naît à la fin du règne de Frédéric II . Il n’y a pas eu en Prusse d’affaire des quartiers de noblesse comme dans la France de 1780-1781, parce que les classes bourgeoises avaient déjà fait leur deuil des postes dans l’armée et de l’anoblissement ; tout comme il n’y a pas eu en Allemagne d’Affaire Dreyfus, parce qu’il n’y avait pas de capitaines juifs.

2.2. LE DEVELOPPEMENT DES NOTIONS D’HONNEUR ET DE DEVOIR DANS LA NOBLESSE PRUSSIENNE.

Malgré ses diversités territoriales, l’aristocratie des possessions Hohenzollern présente d’indéniables traits communs. D’abord une homogénéité de statut. Les princes du sang ont peu d’influence politique. Ils n’ont pas de principauté propre (le titre de Margrave du Brandebourg qui se transmet dans la branche cadette des Hohenzollern est purement honorifique), donc pas de revenus. Ils dépendent financièrement du roi qui les appelle s’il le désire (dans leurs testaments politiques, Frédéric Guillaume I et Frédéric II recommandent expressément « de les traiter avec toute la distinction qui appartient à leur naissance, de les accabler de tous ces honneurs extérieurs, mais de les éloigner des affaires et de ne leur confier qu’à bonnes enseignes, à savoir, lorsqu’ils ont des talents et qu’on peut se confier en leur caractère » . De plus les princes se conforment au système militaire (ils attendent cependant beaucoup moins longtemps entre les promotions). C’est un facteur important pour atténuer les différences . La noblesse prussienne est une noblesse de propriétaires terriens qui dominent des paysans dont le statut est variable mais qui reste très proche du servage. Il n’y a pas de noblesse de robe ou de fonction (et les anoblissements sont rares). Ensuite une homogénéité de revenus. La noblesse prussienne est pauvre et le nombre de biens nobles insuffisant pour le nombre des fils d’aristocrates. Ce problème n’est pas résolu par les acquisitions de nouvelles provinces. La noblesse des territoires à l’Est de l’Elbe exploite des domaines assez vastes mais dont les revenus sont maigres (plaines à orge). D’où la possibilité d’action des Hohenzollern, à condition d’aider les Junkers.

2.2.1. Les évolutions de l’attachement des Junkers aux Hohenzollern.

Deux idées sont à retenir : la noblesse a été très longtemps (jusqu’au XVIIIème siècle en fait) frondeuse et la construction de l’Etat Hohenzollern n’avait rien d’assuré. L’œuvre unificatrice des Hohenzollern a donc un caractère tout à fait artificiel. Si elle a réussi, c’est en instituant une coopération avec la noblesse à travers le service militaire. Cette coopération était vivement ressentie dès l’époque, mais était souvent mal interprétée : souvenons-nous du mot de Mirabeau passé à la postérité : « …une armée qui aurait son propre Etat ». Elle a commencé à poser sérieusement problème aux historiens allemands du début du XXème siècle, lorsque les privilèges et l’immobilisme des Junkers se voient remis en cause ; ce qui ne veut pas dire que leur influence décroît : souvenons de l’importance des militaires dans l’entourage de Guillaume II et surtout de leur rôle déterminant dans l’abdication du Kaiser en 1918. Devant les menaces révolutionnaires, la collaboration avec un Hohenzollern vaincu s’avérait dérisoire, l’association prit fin…. Sous l’influence de Otto Hintze , l’histoire des relations entre les rois et leur noblesse a été disséquée. C’est la base de la « légende noire » des Junkers. Depuis les historiens, notamment anglo-saxons, ont nuancé et approfondi les thèses de Hintze. Tous sont d’accord sur la nécessité de commencer l’histoire de cette coopération après la défaite des chevaliers teutoniques à Tannenberg (1410). Dans ce contexte de menace sur les territoires colonisés par les Allemands à l’Est de l’Elbe, l’empereur Sigismond envoie en 1411 le Burgrave de Nuremberg dans la Marche du Brandebourg avec le titre de vicaire impérial. Le but (qui n’étonnera personne) est d’installer un pouvoir fort ; le Burgrave n’est autre qu’un noble issu d’une famille de Souabe : les Hohenzollern . Dès le début, la noblesse locale proteste (en particulier une certaine famille Quitzows). A la fin du XVème siècle, le nouvel électeur et margrave, Frédéric II « à la dent de fer », tente de rendre sa noblesse plus dépendante du prince en l’attirant à sa cour et en créant, sur le modèle de la Toison d’or bourguignonne, un Ordre du Cygne. Succès faibles. A partir du XVIème siècle, de profonds changements affectent le système féodal. L’ancienne organisation manoriale qui faisait vivre la noblesse de rentes trop chiches disparaît au profit du domaine (Gutherrschaft) . Sur les territoires de l’Est de l’Elbe, les fermes des paysans libres et les anciens domaines de l’Eglise (victimes du zèle de la Réforme) diminuent sous la contrainte au profit de plus grandes propriétés encloses et gérées directement par le seigneur propriétaire. Les nobles de la Marche instituent alors comme droit féodal principal la corvée des paysans, sur le modèle polonais. C’est à ce moment qu’ils développent une certaine capacité pour les affaires, une habitude de commander leur main d’œuvre servile et d’organiser directement leur domaine. Cette fois, le prince Hohenzollern tente de s’opposer aux enclôsures et de protéger les alleutiers, mais il échoue largement. La balance penche en faveur des nobles qui imposent en 1540 à l’Electeur Joachim II de ne pas conclure d’alliance sans le consentement des Landräte (les diètes ou les états c’est-à-dire les assemblées nobiliaires des provinces), et de chasser ses conseillers « étrangers » (ce sont des Saxons…). Après l’acquisition en 1566 du duché de Prusse, la situation des Hohenzollern ne s’améliore pas : le duché ressemble à une république de nobles sur le modèle polonais. Un cercle d’anciennes familles luthériennes dominent le Landratskollegium (assemblée de conseillers nobles) et voient d’un mauvais œil les Hohenzollern calvinistes. L’œuvre maîtresse est celle du Grand Electeur Frédéric Guillaume (1640-1680). Une œuvre d’abord répressive : il combat les tentatives de fronde nobiliaire (comme celle de Christian Ludwig Kalckstein qui voulait allier le duché de Prusse à la Pologne contre les Hohenzollern). Il admet ses coreligionnaires calvinistes aux offices sur une large échelle. Surtout, le Grand Electeur est à l’origine de l’acte fondateur de l’Etat moderne prussien, la résolution qui crée une armée professionnelle. C’est le Landtagrezess de la diète de1653. Après la guerre de trente ans, l’armée n’est pas dissoute comme l’espérait la diète du Brandebourg (composée de nobles). Au contraire, l’Electeur demande aux nobles de la payer pendant sept ans. En échange de ce consentement à l’impôt, les privilèges locaux les Junkers sont confirmés voire étendus. C’est un compromis qui permet à la noblesse de développer tranquillement ses domaines, de continuer à vendre sa laine, son orge et ses alcools et de dominer les paysans. On comprend donc que dans cette noblesse, les traditions militaires n’existent pas ou peu. D’ailleurs les Junkers entrent assez peu dans la nouvelle armée, composée surtout de mercenaires. Cependant, il faut souligner l’intuition de l’Electeur. Etre à la tête d’une armée professionnelle donne la possibilité de mater toute nouvelle fronde nobiliaire. De plus les guerres qui ne cessent pas autour de l’Etat brandebourgeo-prussien peuvent être le prétexte à un accroissement significatif des effectifs. C’est le doigt dans l’engrenage . Cette œuvre est complétée par la mise en place d’une véritable conscription nobiliaire par Frédéric Guillaume Ier (1713-1740). Les Hohenzollern développent en effet une offensive de séduction et de coercition vis-à-vis de la noblesse. La coercition, c’est d’abord de ruiner l’autonomie des diètes locales pour former une seule diète régulièrement tenue. L’astuce est de créer des organes de centralisation dans chaque province (Kriegs-und-Domänenkammern chambres de la guerre et des domaines) en les peuplant de nobles. Toujours le compromis. La centralisation et la féodalité locale cohabitent car elles s’incarnent dans une seule personne : le Landrat, un représentant de l’oligarchie nobiliaire qui l’a proposé au roi et que le roi choisit. Il n’y a pas de structure d’Etat au dessous du Landrat ; mais dans la pratique, les rois choisissent des subordonnés dociles . La vassalité disparaît alors derrière la loyauté pour un souverain légitime ; mais cette loyauté est rétribuée (une partie des taxes levées par les chambres restent sur place). L’astuce des Hohenzollern est là encore de confondre le privilège d’occuper ces postes avec le devoir. La coercition, c’est ensuite le souci d’exclusivité du service des rois de Prusse, qui se heurte dans un premier au temps aux familles. Dès 1713, Frédéric Guillaume I interdit aux nobles de voyager ou de s’engager à l’Etranger . Sans beaucoup de résultats, car l’entrée dans l’armée d’une autre puissance est une tradition de la noblesse allemande (dont profite également le royaume de Prusse). Rappelons également que la notion de frontière est très vague dans l’Allemagne de l’époque moderne : aucun territoire n’est jamais très loin d’une enclave étrangère. En 1738, le roi ordonne pourtant aux chambres d’établir exactement combien de jeunes nobles ne sont pas sous les drapeaux. En 1739, il recommande d’envoyer vers l’école des cadets de Berlin un certain quota de jeunes nobles par province, et ce quelque soit l’avis des familles. Les jeunes gens devront « avoir l’air bien portant, être en bonne santé et avoir les jambes droites ». A partir de ce moment, le service militaire quasi obligatoire des nobles est mis en place . Les archives citées par Carsten montre que la noblesse, comme celle du Lauenbourg, se plaint des officiers qui prennent leurs enfants, alors qu’elle préférerait un enseignement « plus utile » qui leur ouvrirait les portes de l’administration. La répétition des décrets coercitifs du début du règne de Frédéric II interdisant le service à l’Etranger montre encore les nombreuses réticences. En 1750, Frédéric ordonne que, sans une permission spéciale du roi, un voyage à l’Etranger signifie saisie de tous les biens pour « forfaiture ». Cette interdiction est ensuite appliquée par un édit de 1751 aux Universités et écoles étrangères. Selon Carsten, c’est la fin d’une tradition d’éducation et d’ouverture et le début d’un état de siège prussien . La séduction de la noblesse, c’est de lui fournir à travers l’armée et les postes de propriétaires des revenus assez importants. Rappelons que cinq sixièmes des taxes prélevées par les chambres des domaines et de la guerre et des revenus directs des domaines royaux sont consacrés à l’armée. L’armée, c’est donc le transfert des revenus des nobles vers les officiers nobles. Si l’on ajoute encore que les domaines nobles sont protégés (interdiction pour les non nobles d’en faire l’acquisition. De même, les nobles ne peuvent acheter les rares propriétés des paysans libres. Statu quo avant tout) et que l’œuvre juridique du roi philosophe en matière d’abolition du servage reste prudente, on comprend que l’aristocratie prussienne s’attache à son bienfaiteur : « Les intérêts du roi et de la noblesse coïncident donc même si un grand nombre de familles auraient préféré voir leurs rejetons étudier et devenir fonctionnaires. Dans tous les cas, l’augmentation du nombre d’officiers et dans une moindre mesure l’accroissement de l’administration prussienne résolurent les problèmes économiques de la noblesse sur la base d’une ferme alliance avec la couronne » .

Après les ravages causés par la guerre de sept ans, la première mesure de la couronne est justement de soutenir sa noblesse ruinée : par des prêts à taux faibles (2%) ou par des subventions au défrichement et à la remise en culture de terres. Frédéric II freine également le partage des biens dans les familles nobles pour garder un noyau stable de lignages . La coopération s’impose donc sous le règne de Frédéric II. Il n’est pas exagéré de dire que la Prusse est devenue une monarchie militaire, parce que c’est une monarchie nobiliaire. Selon Carsten , ce n’est pas une république aristocratique de nobles comme la Pologne, mais un Etat de nobles associés à la couronne. Frédéric II, à la fin de son règne, s’impose presque sans frictions aux chambres provinciales. Ce n’est pas en associant les nobles au faste d’une cour brillante (comme en France) , mais en en faisant des officiers. Les seules fêtes du roi qui a oublié les plaisirs de sa jeunesse, ce sont les parades et les revues. L’astuce des Hohenzollern, c’est d’avoir fait croire à leur noblesse que leur fonction militaire était naturelle, alors que les traditions de service sont récentes et nées de compromis . C’est pourquoi, la plupart des mémorialistes qui signent leur biographie à la fin du règne, font du « Devoir » une notion importante, une notion qui aurait paru incompréhensible soixante ans plus tôt . Ajoutons in fine que le charisme de Frédéric II et de son père n’est pas étranger à cette coopération. Les deux rois ne se sont presque jamais présentés qu’en uniforme d’officier, le signe qu’ils faisaient leurs les devoirs de la noblesse .

2.2.2. Mode de vie aristocratique et préparation militaire.

Le compromis passé entre les Junkers et les Hohenzollern est satisfaisant du point de vue de la préparation tactique. Il permet, dans les territoires à l’Est de l’Elbe, une forte mobilisation des jeunes nobles. Il n’y a pas, en effet de stratégie familiale semblable à celle des familles aristocratiques françaises : un noble prussien n’entre pas dans l’armée parce que c’est un cadet impécunieux. Il faut dire plutôt : presque tous les nobles servent militairement l’Etat prussien. Bien sûr, il y a des diversités régionales. C’est dans le Brandebourg et la Poméranie, le cœur des possessions Hohenzollern, que s ‘applique le mieux le service des nobles . A la lecture des mémoires d’officiers nobles, on est étonné du nombre de militaires de carrière dans une famille. Par exemple, dans une famille assez pauvre comme celle de Hülsen, tous les hommes ont servi depuis l’arrière grand-père . Au sein des grandes lignées de Junkers, on constate donc une forte reproduction sociale. Pour tout le XVIIIème siècle, les Kleist fournissent douze généraux, les Marwitz et les Schwerin onze, les Goltz et les Bredow neuf, les Manstein et les Puttkammer six, les Schulenburg et les Truchess-Waldburg cinq. De vraies dynasties ! Les Junkers prussiens ont l’habitude de commander. C’est une habitude qui est à relier à leur statut de propriétaire terrien exploitant directement leur main d’œuvre. Rappelons que la corvée sur les territoires du royaume à l’Est de l’Elbe est assez souvent « égyptienne » selon le mot de Frédéric : il n’est pas rare que les paysans ne doivent six jours de corvées par semaine. Or, le système de recrutement cantonal mis en place par Frédéric Guillaume Ier en 1733 renforce le caractère féodal de l’autorité des officiers. Avec le système des cantons, deux soldats sur trois dans chaque régiment sont des natifs du royaume (on imagine donc les registres et l’administration locale qu’a développé cet édit : l’armée est vraiment le moteur de la construction de l’Etat en Prusse !). C’était une mesure qui au début désavantageait les Junkers, puisqu’on leur enlevait en temps de guerre leurs meilleurs travailleurs (les plus grands, ceux en bonne santé) . Mais l’habitude se prit que les capitaines recrutent leurs compagnies sur leurs propres terres, et qu’ils s’arrangent avec leurs paysans pour les laisser partir le temps des gros travaux. Sur ses terres, sur le terrain de Drill, comme au combat, le Junker donne des ordres à des gens qu’il connaît. Les jeunes gens des familles nobles reçoivent généralement une éducation peu savante chez leurs parents. On est assez étonné de l’absence de références aux diplômés des Universités allemandes dans les mémoires d’officiers. Ces lettrés parmi les mieux formés d’Europe semblent éviter les familles de Junkers et, d’une manière générale, la formation des officiers est coupée du monde des Universités. Les domestiques attachés aux fils de hobereaux se recrutent souvent parmi les membres du clergé et anciens sous-officiers qui ont servi fidèlement le père (le personnage du Feldwebel Werner dans la pièce Minna von Barnhelm de Lessing est assez emblématique). Le contenu consiste le plus souvent en des principes de morale, des rudiments de français et de géographie, sans compter les anecdotes militaires . Malgré tout l’éducation des jeunes nobles ne se confine pas qu’au cercle familial restreint . Très souvent, ils sont confiés à un protecteur ami ou parent de la famille ; voire envoyés vers une grande famille princière, en tant que page, selon une antique coutume aristocratique. C’est ainsi que Fouqué entre à 8 ans à la cour de Léopold d’Anhalt-Dessau : « Son penchant pour les armes y trouva l’occasion de s’y manifester » nous dit son hagiographie . De même, c’est à la cour du « Margrave fou » Friedrich de Brandebourg-Schwedt que Seydlitz apprit très jeune les principes d’une parfaite équitation ainsi que les ingrédients d’une vie dissolue. Le passage chez les protecteurs est une étape fondamentale car il influe souvent sur l’entrée au régiment. Néanmoins, il est peu probable que les futurs officiers y aient trouvé une éducation intellectuelle d’un bon niveau. D’après les mémoires de Fouqué, les pages étaient regroupés pour suivre des leçons de français, d’histoire et de mathématiques. Mais, est-ce ou non une exagération, Fouqué semble le seul à cultiver « du goût pour les belles lettres » et à fréquenter la bibliothèque princière pour y dévorer « l’histoire des grands hommes » . Rappelons que le bon officier tel qu’il est conçu au XVIIIème siècle est un mélange de vertus civiques, politiques et militaires. Il est donc assez malaisé de dissocier le militaire didactique des principes moraux et de la culture. C’est ce qui explique que, en France, l’école royale militaire ouverte en 1751 et ses héritières soient à la pointe de l’éducation intellectuelle des nobles sous l’Ancien Régime . Par contre, on ne peut nier la contribution du mode de vie aristocratique à l’habitude des exercices physiques. La chasse, surtout, est reconnue pour apporter la connaissance de la variété des terrains, des possibilités de mouvement des hommes et des chevaux et la façon de donner les ordres aux rabatteurs. Parmi les qualités du général, le XVIIIème siècle privilégie le « coup d’œil », c’est-à-dire la facilité d’un officier à saisir l’essentiel d’une situation et à prendre une décision rapide et appropriée. Christopher Duffy cite l’essai publié par J.D. Pirscher à Berlin en 1775 : Le coup d’œil militaire . Selon Pirscher, le procédé d’acquisition du « coup d’œil » commence en temps de paix lorsque l’officier marche, fait des courses de cheval et chasse. L’un des exercices fondamentaux, c’est d’apprécier les distances. Par exemple, Pirscher explique que la bonne distance pour tirer sur un lapin est de 80 pas environ. Or trois fois cette longueur équivaut à la longueur d’un bataillon autrichien en ligne. Plutôt utile. L’autre exercice, c’est d’estimer de très loin le nombre de paysans présents dans un champ au moment des labours. En vérifiant leur nombre exact, on calcule la marge d’erreur. On aurait tort de négliger ce facteur empirique. En 1757, on attribua les bévues du prince Auguste Guillaume à son mauvais coup d’œil. Il crut que la route principale pour sa retraite vers Zittau était bloquée par de l’artillerie autrichienne. Celle-ci s’avéra être un troupeau de bétail. On imagine les sarcasmes de Frédéric II.

2.3. LE DEVELOPPEMENT D’UN PATRIOTISME PRUSSIEN DANS LA SECONDE MOITIE DU XVIIIème SIECLE.

Il ne se fait pas à proprement parler exclusivement dans la sphère familiale. Il s’agit ici de déceler ce qui chez les officiers vise à exalter leur appartenance à la Prusse et leur idée d’appartenir à une époque de rayonnement intellectuel et moral. Le terme de patriotisme est volontairement choisi, même s’il est paradoxal dans un pays où la majeure partie de la population n’est pas motivée par un sentiment d’unité, ni même par une grande affection pour le « vieux Fritz » trop belliqueux et trop chiche. Ce patriotisme n’a qu’une base : les officiers nobles (et dans une moindre mesure l’administration, mais celle-ci se compose souvent d’officiers retirés). En fait, ce patriotisme de l’élite armée est une sorte de reconnaissance des officiers pour le système politico-militaire mis en place dans le royaume.

2.3.1. L’influence de la religion.

Elle est notable dans la préparation mentale à la subordination militaire. Frédéric Guillaume Ier a eu l’intention de propager chez ses officiers la forme de foi qu’il s’était choisie en 1708. Il s’agit du Piétisme, un mouvement luthérien ascétique qui établit que la position devant Dieu est mesurée par l’attention à ses devoirs. A cet effet, Frédéric Guillaume noua d’étroites relations avec l’Université de Halle, où le Piétisme avait fondé sa nouvelle Genève depuis la création de l’établissement en 1692. Loin d’être des mystiques cherchant à se couper de la réalité, les Piétistes recherchent au contraire une transformation de la société dans le sens d’un contact effusif avec la Nature, le monde et Dieu. (Le Piétisme est à l’origine aussi bien de la musique sensible de Bach, du rationalisme à la Kant que du Romantisme allemand.). Après avoir pris de sérieux contacts, le « Roi Sergent » reconnut en 1718 une Eglise militaire détachée de l’Eglise civile (contrôlée par des orthodoxes calvinistes) . Son directeur se nommait Lampertus Gedicke, un ancien professeur de Halle. Il fit en sorte que la moitié des chapelains de l’armée (Feldprediger) de 1714 à 1736 proviennent de l’Université où il avait enseigné. Parmi leurs devoirs, ces chapelains instruisaient les soldats, leurs femmes et leurs enfants. Ils prêchaient ainsi une attitude religieuse et politique d’obéissance. Gawthrop rapporte qu’il y eut d’abord des résistances. Le « Roi Sergent » imposa en effet le culte hebdomadaire comme obligatoire et fit garder les portes des églises . Les résistances s’estompèrent lorsque les chapelains apprirent à lire aux soldats, à leurs femmes et à leurs enfants : on leur enseignait également le catéchisme et « la discipline ». Chez les officiers, le Piétisme est certainement un des facteurs de soumission devant le Devoir. Si on observe les origines et les occupations de ce corps des officiers avant 1713, on observe que, sans égards pour leur niveau intellectuel, les cadres considèrent leurs fonctions militaires comme une partie seulement de leur existence . A cette époque précise, ils ne sont pas tellement différents de la plupart des officiers nobles européens qui, au combat, conduisent des soldats pour leur propre gloire de chef combattant. Le Piétisme introduit par le Roi Sergent contribue ensuite à rendre la motivation militaire plus abstraite et davantage vécue sur le mode collectif. Cela passe par l’introduction d’instructeurs piétistes à l’école des cadets et à l’orphelinat militaire de Potsdam. Leur tâche est de briser la volonté individuelle pour la reformer dans la perspective du Bien de tous (Les sous-officiers instructeurs des armées contemporaines qui ont hérité de la terrible discipline prussienne ne se doutent sûrement pas de son origine religieuse et mystique !). Le premier commandant de l’école des cadets se trouve être le colonel Finck von Finckenstein, un des plus ardents piétistes de l’époque. Frédéric Guillaume Ier institua un code de conduite puritain : le règlement d’infanterie de 1726 est très sévère et proscrit les jeux de cartes, les dettes et l’ivrognerie . Sans beaucoup de succès : les officiers acceptent de se soumettre pendant le service, et se relâchent en dehors (l’héritage luthérien de repli sur la sphère privée reste fort). Le « Roi Sergent » fit également distribuer des Bibles aux officiers. Il fit même déplacer la garnison du régiment n°3 à Halle, pour que son Chef, le « vieux Dessauer », principale tête de l’hostilité au piétisme dans l’armée, se taise. Une des conséquences à long terme de cette évolution des mentalités militaires fut la solennité et l’idée de former un corps uni d’Elus chez les officiers. Dès le règne de Frédéric II, les observateurs anglais notent le « manque d’humour » et la « pensée attentive au Devoir » . Au sein des familles, l’influence de la religion est assez nette, notamment chez les calvinistes descendants de huguenots français. L’exemple du lieutenant Hülsen est particulièrement frappant. Sa mère était issue de la famille de Blomme, assez aisée, qui avait dû fuir en 1685. Sa Piété, son esprit de sacrifice (après l’accident de cheval du père, celui délaisse le domaine et se met à boire. C’est elle qui prend toutes les responsabilités.) marquent profondément le fils . Lorsque celui-ci se prépare à partir au régiment, elle lui adresse des mots qui vont marquer sa vie d’officier : « Tout dépend de la Religion ! (…) Souviens-toi constamment que tu es un noble et que tu dois mieux penser et mieux agir que le peuple. (…). Garde-toi qu’on te dispute. Mais que personne ne t’appelle lâche. C’est un mot effrayant surtout pour un soldat. C’est une consolation pour moi que je puisse dire que je n’ai jamais remarqué chez toi de lâcheté ou de peur. (…) S’il y a une guerre, je souhaite que tu ailles contre l’ennemi avec une conscience inébranlable. ( …). Sois respectueux envers tes supérieurs et pas moins obéissant. Avant de pouvoir commander, apprends à obéir. Montre-toi agréable envers tes pairs, et bon envers tes subordonnés. Ton comportement tout entier doit être raisonnable. J’ai avec un rée plaisir remarqué ton amour de l’ordre. Demeure ainsi. Souvent un pauvre va plus loin qu’un riche grâce à l’ordre. Je te recommande la lecture de bons livres, en particulier ceux d’histoire générale » .

Un véritable sermon qui se clôt par le « Amen » final. Ce discours fleuve est pourtant remarquable puisqu’il associe noblesse, crainte et espoir Dieu, honneur, Devoir, respect de l’ordre, vie réglée, courage militaire et amour de la connaissance. Ce sont autant de traits de l’Ethos prussien tels qu’ils se représentent eux-mêmes idéalement, à la fin de leur vie en rédigeant leurs mémoires. Il est cependant indéniable qu’il y a une part de vérité : on ne saurait sous-estimer l’importance de la foi soumise pour le moral sur un champ de bataille et pour l’attention au service durant les garnisons. On peut reconnaître pourtant que cette attitude religieuse dépend souvent de la marque du Chef du régiment. Hülsen a pour Chef Below ; puis pendant la guerre de sept ans, son commandant de corps est le général Dohna, deux fervents calvinistes de Prusse orientale. D’une manière générale, les officiers suivent souvent les habitudes des Chefs, qui se partagent en deux : d’authentiques exemples de Piété, et des sceptiques amoureux du Bel Esprit.

2.3.2. La prise de conscience d’une spécificité prussienne.

C’est un des acquis souvent oubliés du règne de Frédéric le Grand. Sous le règne de Frédéric Guillaume Ier, le roi doit batailler pour gommer les noms de provinces et imposer le nom de « Prussien ». A la fin du règne de Frédéric II, de très nombreux officiers revendiquent dans leurs mémoires leur fierté d’être Prussiens, d’être nés à l’époque du « Grand » Frédéric. Ils n’hésitent pas à prendre la plume pour l’écrire alors qu’auparavant, les mémoires ou traités sont extrêmement rares. Que s’est il passé entre-temps ? La naissance d’une légende prussienne originelle, du vivant même de Frédéric le Grand. Il est bon de rappeler dans un premier temps que le patriotisme a des difficultés à naître dans les monarchies de l’époque moderne, où les liens matrimoniaux, financiers ou autres entre souverains ont beaucoup plus d’importance. Rappelons-nous également que nous sommes à l’époque des Lumières où les cercles lettrés suivent les goûts d’une culture française. L’amour des spécificités nationales peut donc être dangereux pour un roi (on peut l’accuser d’aimer trop l’Etranger). Le XVIIIème siècle est également l’époque où le fanatisme religieux est condamné . Pas question donc pour les officiers de transformer ouvertement un conflit en croisade protestante. (Frédéric est officiellement le modèle de la tolérance en Europe, puisqu’il accueille aussi bien les auteurs à l’Index que les jésuites chassés de France et d’Autriche : ces derniers n’ont-ils pas formé monsieur de Voltaire ?). C’est pourquoi les théoriciens militaires éprouvent des difficultés à appréhender le patriotisme et à dissocier ce concept de la passion irrationnelle. Par exemple, Carl Abraham Zedlitz prononce un discours ambigu et distant devant l’académie royale de Berlin en 1776 : « Ce que nous appelons patriotisme est un attachement fort aux lois, coutumes, institutions, avantages et gloire de la société dans laquelle nous vivons. Ce sentiment est une subdivision de l’amour en général, c’est-à-dire de la passion » .

De même, dans son Essai sur la tactique, Guibert, qui rêve d’une armée « nationale », propose une sorte de patriotisme amélioré par la Raison et déclame contre les sentiments de Fanatisme et de haine de l’autre. En fait, si on relit Zedlitz, on constate que le terme « avantages » dérive de l’obligation mutuelle héritée de la féodalité. Il est donc inconcevable que cet amour touche celui qui ne profite en rien « de la société dans laquelle nous vivons » : il ne peut donc toucher en Prusse que les officiers et les fonctionnaires. De même, le philosophe Carl Gottfried Wolff définit l’amour de la patrie comme un appel à la loyauté d’un homme, appel qui vaut aussi longtemps que lui sont accordés la liberté de conscience et une participation à la prospérité commune . C’est donc un contrat, une collaboration, un compromis . Le patriotisme et la fougue militaire des officiers prussiens tiennent donc à la fois d’un consentement à leur situation et d’un « esprit du siècle ». L’œuvre principale du capitaine Johann Wilhelm von Archenholtz, L’histoire de la guerre de sept ans, parue en 1789, est tout à fait représentative de ces deux pôles, à condition de la remettre dans son contexte. L’auteur est né en 1743 près de Dantzig ; c’est un descendant probable d’une famille noble d’origine hanovrienne. Formé à l’école des cadets de Berlin, il entre au régiment de Forcade au printemps 1759 (au moment où les terribles pertes imposent un régime de promotions soutenu : il passe de Freikorporal en 1759 à capitaine en 1763 !). Blessé, il quitte l’armée à la paix, et voyage en Europe jusqu’en 1780. Il s’intéresse aux débats de son époque et nourrit une importante correspondance. C’est aussi un franc-maçon dont l’idéal est d’être le citoyen du monde et de son siècle. Il s’enthousiasme donc pour les idées de la Révolution française et s’installe à Paris jusqu’à la déclaration de guerre. Il meurt en 1812. L’inspiration de son œuvre correspond à celle d’un rationalisme éclairé, mais surtout, il associe sur un même plan Lumières, Tolérance et Patriotisme. L’objectif n’est pas d’écrire une simple histoire militaire, mais de réveiller l’amour de la patrie en contribuant à l’écriture d’une sorte de « Siècle de Frédéric le Grand » sur le modèle du Siècle de Louis XIV de Voltaire. Frédéric est donc qualifié de modèle de roi, parce que Archenholtz voit en lui le compromis entre l’Esprit et le pouvoir (même si Archenholtz, et c’est rare, reconnaît les sautes d’humeur du roi comme une forme d’arbitraire.). Cette « histoire » est donc officiellement conçue comme une œuvre pour tout public (alors que d’habitude, les mémoires d’officiers servent avant tout à édifier leurs descendants). L’exemple prussien et la « grandeur morale » du peuple y sont glorifiés sur le modèle de Tite-Live . Le but d’Archenholtz est de montrer que l’esprit prussien du XVIIIème siècle (celui des officiers servant avec toute leur conscience les armes du roi) ne vaut pas moins que l’esprit français du XVIIème siècle. C’est pourquoi son patriotisme est une réaction face à la France de Louis XV présentée comme intolérante, sclérosée, ethnocentrique et décadente (c’est le mauvais génie de l’histoire : la France dominée par une femme, la Pompadour, finance les ennemis de la Prusse : bref, toutes les idées reçues propagées par Frédéric et les Philosophes dès l’époque) . C’est étonnant de la part d’un lettré amoureux de la culture française. Ce qui permet de cimenter l’argumentation, c’est l’hostilité envers les mauvais courtisans et les fanatiques qui ne voient pas que la Prusse prolonge la France. Archenholtz est en effet très pénétré de l’idée de Kultur d’un siècle que tel ou tel peuple représente plus particulièrement. C’est pourquoi, dès son œuvre, on trouve l’idée promise à un bel avenir que la civilisation policée de l’Europe, incarnée par les Prussiens, est menacée par les « masses asiatiques » « en dehors de toute humanité » (c’est-à-dire les Russes) . C’est aussi et surtout un patriotisme culturel et élitiste, parce que Archenholtz se méfie de toute explosion des émotions qui s’opposerait à la réflexion . Pour lui, les lettrés et les chefs militaires seuls peuvent expliquer pourquoi ils combattent. (le peuple, lui, ne fait que ressentir passivement l’amour pour la patrie.). Le patriotisme des officiers se présente donc comme un patriotisme de transition (par rapport au patriotisme populaire issu de la Révolution française) : à la fois amour abstrait d’une patrie et contrat personnel avec cette patrie. Disons que c’est un patriotisme adapté à une conscription nobiliaire.

CHAPITRE 3 : « LE CHAMP DE MARS » OU LA PREPARATION MILITAIRE AVANT LA GUERRE.

« Le militaire veut être administré de la façon la plus propre à le rendre utile en temps de guerre. Il faut, dit Végèce, que la paix soit une étude de cet art et que la guerre en soit la pratique » . Cet exorde emphatique, que l’on retrouve au début de la plupart des traités militaires de Frédéric le Grand, n’est pas qu’un appel à la caution de l’illustre Végèce. C’est aussi un signe que le contexte intellectuel ne sépare pas la guerre des autres activités humaines. L’Art de la guerre a ses règles, ses pratiques, ses buts propres. C’est un art au sens de L’Encyclopédie, c’est-à-dire une activité spécifique qui a son utilité, ses fins, ses causes dans la nature des choses, et que l’on peut perfectionner en se guidant par la raison. C’est pourquoi l’art de la guerre frédéricien doit se situer dans le débat sur l’origine et le perfectionnement des connaissances, sur la théorie et la pratique. En voulant se faire comprendre de son public, Frédéric II en vient à introduire l’esprit géométrique ambiant dans ses écrits. Mais le roi de Prusse n’est pas un métaphysicien. Si « l’étude de l’art » est nécessaire, il ne peut s’agir selon lui de maximes révélant une abstraite pierre philosophale. Tout comme Montecuccoli, Frédéric II ne pense jamais qu’on peut faire la guerre par le livre. Aussi ses traités sont-ils un condensé raisonné d’expérience. Les académies militaires étudient plus la pratique de l’exercice que les écrits des théoriciens anciens. Et le rituel du Drill est considéré comme un simulacre instructif pour le combat. Cela a des conséquences paradoxales pour la formation prussienne : la pensée militaire du roi subit de nettes évolutions, ce qui constitue un témoignage des aléas d’une recherche empiriste. Pourtant, elle est à chaque fois imposée comme « catéchisme des officiers » . La lourdeur de l’exercice et des nécessités de la garnison empêche souvent un cheminement intellectuel personnel des cadres. Pendant que la mécanique du Drill impressionne les observateurs étrangers, l’armée prussienne connaît le dilemme entre initiative personnelle et exécution routinière.

3.1 LES ACADEMIES MILITAIRES.

La fin du XVIème et le début du XVIIème siècles redécouvrent le terme (platonicien) « d’Académie » (Académie française par exemple). Les premières académies militaires sont des écoles d’équitation qui forment les jeunes nobles à assumer leurs futures responsabilités d’aristocrates : exercices à cheval, escrime et quelques bribes de français. La Ritterschule de Siegen, fondée en 1617 par Jean VII de Nassau, et le collège militaire de Kassel, ouvert par Maurice de Hesse en 1618, sont représentatifs de ces institutions qui correspondent à un nouveau besoin d’éducation. A l’époque moderne, en effet, les grandes familles protectrices sont moins nombreuses et plus éloignées. La science de l’exercice elle-même se complique avec le maniement d’armes à feu. D’où la nécessité pour les hobereaux d’envoyer leur fils plus loin, dans des institutions spécialisées placées sous le haut patronage d’un prince. C’est une manière aussi de réaffirmer le caractère militaire de la noblesse . Le succès de ces académies se fait résolument en dehors de celui des Universités allemandes. Il faut cependant souligner, dans le cas prussien, que beaucoup de hobereaux préféraient voir leurs enfants déroger en passant à l’Université pour devenir fonctionnaires. Seuls les frais d’entretien d’un tel voyage pouvaient faire envisager d’entrer aux cadets ! En 1653, le Grand Electeur rassemble tous les cadets servant à titre personnel auprès de ses régiments dans une Ritterakademie à Colberg. C’est le baron Benedikt Skytte (1614-1683) qui est chargé de son organisation. Mais il semble que son succès soit médiocre : l’académie du duc Anton Ulrich de Brunswick établie à Wolfenbüttel, qui s’inspire des expériences de Tübingen, Güstrow, Nancy et Turin, lui fait concurrence. L’école est fermée en 1701 : encore un indice du peu de zèle des Junkers à endosser l’habit d’officiers. L’offensive décisive est celle de 1717 : Frédéric Guillaume Ier ouvre l’école des cadets nobles de Berlin. La véritable innovation, c’est l’insistance du « Roi Sergent » auprès des chambres de la guerre et des domaines pour que des quotas de jeunes aristocrates de toutes les provinces soient envoyés, sous escorte armée, à Berlin.

3.1.1. Organisation et évolutions.

Entre 1717 et l’accession au trône de Frédéric II, l’institution forma 1 400 cadets (dont 39 devinrent généraux). Le règne de Frédéric lui-même draina 2 987 cadets, dont 41 futurs généraux. On peut estimer qu’un officier sur trois au maximum l’a donc fréquentée. Le corps des cadets acceptait les nouveaux venus vers l’âge de treize ans (on alla jusqu’à accepter dix durant la guerre de sept ans). L’éducation était dispensée par des officiers et sous-officiers retirés ainsi que des professeurs civils, pendant trois années. L’établissement lui-même se trouvait dans la Friedrichstrasse dans un vieux bâtiment en forme de cirque qui avait été utilisé jusque là pour des combats d’animaux (la science chasse la barbarie !). Salles d’étude, salles à manger et dortoirs étaient aménagés à l’intérieur de l’enceinte, tandis qu’une vaste cour extérieure accueillait le terrain d’exercice. Le site pouvait abriter jusqu’à 400 cadets, mais il yen avait généralement moins : entre 300 et 350, organisés en cinq compagnies . La formation dispensée est académique et superficielle, car le véritable but de l’institution est politique : fidéliser la noblesse. L’instruction du 30 Juin 1740 de Frédéric au colonel von Ölsnitz est particulièrement éclairante : « Le premier et principal objet auquel le lieutenant colonel von Ölsnitz et les capitaines attachés au corps doivent travailler, doit être d’inculquer aux cadets une sage ambition : c’est-à-dire leur imprimer dès leur première jeunesse un certain amour et une haute estime pour le service prussien, ainsi que l’idée qu’il n’y a pas meilleur service que le prussien (…) » .

Pourtant la plupart des bonnes intentions étaient viciées par l’incompétence du colonel qui succéda à Ölsnitz en 1743. Selon une tradition particulière au corps de Berlin, on attribuait les postes à des officiers et sous-officiers âgés et souvent invalides. Cela s’avéra désastreux, lorsque le colonel Friedrich von Wulffen, un personnage faible et gâteux selon les mémoires d’officiers étudiés, assura la charge de commandement du corps. Le petit groupe des cadres ne parvint pas à imposer une discipline. Les mieux bâtis des cadets terrorisaient leurs camarades plus faibles par leurs mauvais traitements. Certains même succombèrent après avoir été forcés de s’exposer au froid de l’hiver . L’intervention décisive fut le remplacement de Wulffen par un officier d’active très brillant : le Majorgeneral Johann Heinrich Jobst von Buddenbrock. Buddenbrock s’était illustré à la bataille de Chotusitz (1742) en commandant l’aile droite de la cavalerie prussienne en faisant preuve d’un grand sang-froid. C’est son âge et son expérience qui le désigna à la tête de l’académie berlinoise. Son principal souci fut alors de rétablir la discipline. Mais il le fit sur le modèle prussien : en persuadant les cadets de leur valeur et de leur devoir. Buddenbrock n’oubliait pas qu’il avait la charge de futurs officiers. C’est pourquoi il augmenta leur confort : les cadets ne dorment plus par deux sur des paillasses, mais individuellement dans un lit avec matelas, draps et couvertures ; les repas deviennent mangeables et nourrissants. Il s’efforça également de rendre l’enseignement plus adéquat en plaçant les cadets dans différentes classes selon leur niveau. Le général lui-même visitait fréquemment les cours et tâchait d’exciter l’émulation en invitant les plus doués à sa table (un trait décidément typique des relations entre les officiers prussiens.). Buddenbrock, enfin, a laissé son empreinte en faisant ériger un nouveau bâtiment pour l’école. Achevé en 1778, plus aéré, plus grand et doté d’une chapelle baroque, c’est une construction plus fonctionnelle, destinée, dès la conception à affirmer le souci éducatif de la monarchie . C’est sous l’influence pressante de Buddenbrock que Frédéric II constitua des écoles de cadets préparatoires à Stolp en Poméranie (1769) et à Kulm en Prusse Occidentale (1776). Le but est de s’assurer que les cadets plus âgés qui arrivent à Berlin possèdent déjà des rudiments d’éducation. Stolp accueille 96 élèves et Kulm 12 (en théorie). On y entre vers dix ans et on y demeure jusqu’à l’entrée aux cadets qui est automatique ; mais en pratique, certains rejoignent directement un régiment. Mais surtout le cursus préparatoire s’étoffe considérablement en 1765. Frédéric II fonde « l’Académie des nobles » à Berlin : une institution qui accueille chaque année de 12 à 15 des meilleurs élèves du corps des cadets et du Joachimsthal Gymnasium de Berlin. Le contenu éducatif y est plus poussé car le but est de fournir, parmi les nobles les plus dévoués, de futurs officiers supérieurs et de grands administrateurs : une ébauche de technocratie prussienne en somme. L’instruction de Frédéric datée du 11 Octobre 1765 indique : « L’intention du roi et le but de cet établissement sont de former de jeunes gentilshommes à remplir leurs vocations, qu’elle soit militaire ou politique. Le contenu des cours doit privilégier non seulement l’acquisition d’utiles connaissances, mais plus fortement toujours le développement d’une certaine agilité d’esprit qui les rendra capables de s’appliquer à n’importe quel sujet ».

Cette même année 1765, sont ouvertes des académies spécialisées destinées à assurer aux cadets (mais aussi à des officiers détachés de leur régiment et qui ont sollicité ce transfert) une formation supplémentaire. Il s’agit de l’académie d’artillerie de Berlin (qui accueille 60 élèves en deux classes) et l’académie d’ingénieurs de Potsdam (pour 18 élèves). Elles sont à relier avec l’évolution de la pensée militaire de Frédéric, qui insiste beaucoup plus sur l’artillerie après la guerre de sept ans. Elles correspondent surtout à une tentative de rattrapage par rapport à l’Etranger. La France, notamment, innove fortement dans le domaine des académies militaires depuis la création de l’école royale militaire en 1751 : une école d’artillerie avait déjà été adjointe au régiment Royal-canoniers en 1679 ; deux autres avaient vu brièvement le jour à la Fère en 1719 et à Bapaume en 1759. Surtout, les écoles royales militaires de St-Germain, crées en 1776, favorisent une excellente formation, notamment pour l’artillerie, grâce à l’introduction méritocratique (et non plus aristocratique) des recrutements par concours. Les études dans les écoles militaires françaises sont beaucoup plus longues (six ans) et le contenu plus complexe, le recrutement plus sévère. Les académies d’artilleurs et d’ingénieurs représentent l’unique tentative de Frédéric pour développer ces spécialités « bourgeoises » où les Prussiens n’excellaient pas (à la différence des Français). Il est certain que le système de promotion à l’ancienneté n’encouragait pas les aspirants officiers à perdre trois nouvelles années en dehors du régiment.

3.1.2. Un contenu pédagogique assez mince.

Si les académies de nobles d’Allemagne offraient une assez bonne éducation générale et des manières policées, l’organisation plus élaborée de l’école de cadets de Berlin n’a pas particulièrement innové. Sous le règne de Frédéric Guillaume Ier, le traitement des élèves était très dur : brimades continuelles pour manquement à la discipline du Drill, une éducation générale peu poussée (étaient étudiés le français, l’histoire religieuse et générale revue et corrigée à la sauce piétiste) en sont les caractéristiques. Le but de Finck von Finckenstein est de faire oublier aux adolescents leur précédente vie dans leur famille . Le contenu principal enseigné, c’est le maniement d’armes et le « Roi Sergent » pense que si les cadets le maîtrisent, ils exerceront très bien les soldats quand ils seront officiers. Bref, balourdise et gâchis. L’avènement de Frédéric introduit à ce niveau un véritable changement. L’instruction du 30 Juin 1740 recommande expressément que les Feldwebels traitent les cadets comme des gentilshommes et des futurs officiers et non pas comme des valets de ferme. La première idée que le nouveau roi veut imposer, c’est que le cadet ne doit pas perdre son temps. Si un élève est surpris à ne rien faire, il est aussitôt mis au secret, au pain et à l’eau pour une journée : c’est la seule punition que Frédéric voudrait voir exister. Il supprime par ailleurs les châtiments personnels. Les disputes et bagarres sont soumises à la même punition. « le reste n’est que bagatelle, et ne doit pas être autrement puni que par des réprimandes » . Frédéric voudrait également que ses cadets soient convenablement nourris (la réitération des instructions à ce sujet et dans le domaine de la propreté laisse supposer de nombreuses plaintes). Le roi imagine d’utiliser très pragmatiquement l’occasion des repas pour former ses officiers. Il conseille de faire lire par un cadet un chapitre des Mémoires sur la guerre du marquis de Feuquières (1725) dans la traduction allemande de 1738, devant les élèves attablés. Ce n’est qu’après ce Bénédicité militaire qu’ils peuvent manger. Le modèle d’éducation ici suivi est monastique. C’est à une véritable religiosité guerrière que le roi convie ses futurs officiers. Le traité militaire examine les différents ingrédients du bon commandement et analyse les guerres de Louis XIV. Frédéric l’a découvert et dévoré alors qu’il n’était que Kronprinz ; à son avènement, il le distribue largement parmi les officiers de son entourage. Bien sûr, tout comme son père, Frédéric II recommande le maniement d’armes, mais il consacre un long paragraphe à démonter que les cadets ne sont pas assujettis aux mêmes devoirs que les mousquetaires. Dès 1740, le roi ordonne de séparer les cadets en deux classes : les débutants qui apprennent à lire et à écrire d’une part, la classe supérieure d’autre part, où sont enseignés l’histoire, le français, la géométrie, la danse, l’escrime, l’équitation, et si possible le dessin et la peinture (pour encourager les futurs auteurs de plans et de cartes). L’ensemble des matières étudiées redevient général et se calque sur les traditions d’éducation de la noblesse depuis l’Humanisme : un équilibre entre savoir savant, arts et savoir-être nobiliaire. Frédéric II charge également quatre nouveaux professeurs de logique « afin qu’ils soient habitués dès leur jeunesse à une pensée et un jugement raisonnés et ordonnés. » Cette introduction est un héritage de la philosophie des Lumières. Frédéric prévient d’ailleurs que, lors de ses visites, il ne manquera pas d’interroger en personne les cadets pour se rendre compte de leur niveau de connaissances. Malheureusement, ces revues furent peu nombreuse : cinq jusqu’en 1764. Le contenu tactique de cet enseignement est donc assez mince : peu de mathématiques (contrairement à l’école royale militaire française de 1751 qui privilégie cette matière), ni de notions de castramétrie ou de technique de siège. Ce qu’il y a de plus frappant, c’est l’absence d’étude des théories militaires anciennes ou nouvelles. Feuquières étant un peu daté, les cadets n’ont connaissance d’aucune narration des guerres de Frédéric lui-même, à part ce qu’ils peuvent saisir dans ses instructions. L’histoire des guerres silésiennes de Lloyd qui date de 1758 n’est ainsi pas diffusée. L’éducation reste donc générale, mais superficielle. Elle privilégie la lecture et la compréhension rapide sur l’écriture, l’analyse et la réflexion. Les élèves qui connaissent la chance d’intégrer « l’Académie des nobles » de Berlin vivent, quant à eux, dans un luxe considérable ; mais le contenu de l’enseignement dispensé est beaucoup plus juridique que militaire. On y donne des cours de rhétorique, de métaphysique, de droit, de mathématiques, d’astronomie, d’histoire et de géographie. L’influence est là plus universitaire, sur le modèle des grands établissements allemands. Un professeur de français est spécialement appointé pour « purifier leur barbarique jargon, et corriger les erreurs de style et de diction » . Bref, un enseignement destiné plus à des diplomates qu’à des généraux.

3.2 LA FORMATION AU SEIN DES GARNISONS.

Même s’il n’était pas sélectionné pour l’Académie des nobles, un jeune issu du corps des cadets possède toujours le privilège de choisir lui-même son régiment. Il y trouve, comme nous l’avons déjà dit, des liens très forts de solidarité avec les autres officiers (mêmes supérieurs). Il n’y a pas en effet, comme dans d’autres armées, de formalisme ou d’esprit de hiérarchie dans les relations entre les différents officiers . Il est nécessaire de le rappeler pour comprendre le consentement des officiers à une discipline assez implacable durant le service. Manquer à cette discipline serait déshonorer le corps entier des cadres. Faire exécuter le plus parfaitement possible le Drill (ce qui est en soi peu formateur pour les officiers) devient une attention de tous les instants. Cette attitude explique également la forme que prend la réflexion militaire dans les garnisons : des cercles de discussion plutôt que des théories individuelles.

3.2.1. Le cérémonial des revues et des manœuvres.

L’année dans l’armée prussienne est rythmée par deux saisons : les revues de l’été et les manœuvres de l’automne. La saison de l’exercice est d’une importance cruciale pour l’armée, car c’est la période où les natifs des cantons sont rappelés sous les drapeaux. L’entraînement dure deux mois, et à la fin, les régiments de chaque province arrivent sur un terrain désigné pour les quatre jours de revue. Les régiments de Berlin et de Potsdam tenaient la leur à la mi-mai, ceux de Magdebourg, de Poméranie et de Prusse en mai-juin, et ceux de Silésie en juillet-août . Le phénomène a toujours laissé une grande impression aux observateurs étrangers . Le premier jour, au petit matin, il est de coutume que toutes les unités assemblées défilent devant le roi. Les troupes reviennent ensuite au camp où les Chefs alignent les nouveaux enseignes, les nouveaux officiers ainsi que les recrues . Selon le règlement, le dispositif est le suivant. Les commandants de bataillon et colonels se postent devant leur unité, à pied, en guêtres et l’esponton à la main. Seuls les généraux sont à cheval. Derrière eux, tous les Junkers du régiment, et derrière ces derniers les recrues de l’année, rangées sur trois rangs (selon leur taille : les grands devant.). Le rite se poursuit : le roi arrive à cheval et au galop (sauf sur ses dernières années !), examine de loin à la lunette l’unité pour vérifier que l’alignement général est correct. Ensuite, il s’approche, descend de cheval et se fait présenter chacun des Junkers en demandant de quelle famille et de quelle province il vient, combien de temps il a servi etc… C’est le bon moment pour faire un bon mot susceptible de plaire à sa majesté . Friedrich von der Trenck était un habitué ; d’une manière générale, le roi, dans ses bons jours, appréciait tout particulièrement « l’Esprit ». Le deuxième jour, c’est autour de la cavalerie de présenter sa remonte, ses harnais et ses selles à l’inspection royale. Ensuite, l’infanterie arrive en deux ou trois colonnes, se déploie en ligne suivant le règlement et avance par bataillons et sections. La journée se termine en exercices de tirs. Le soir, commandants de régiments et de bataillons viennent écouter le verdict du roi à ses quartiers. Si le roi n’est pas satisfait du spectacle, il peut prolonger les réjouissances en ordonnant deux nouvelles journées d’exercices. On comprend donc la tension chez les officiers : l’épisode de la revue revient plus souvent dans les mémoires que l’exercice (trop routinier) ou les manœuvres (exceptionnelles). Mais la plupart du temps, la cérémonie se passe bien : on peut même monter en grade lors d’une revue particulièrement réussie ! Les revues ainsi décrites sont donc d’un usage très limité sur le plan tactique. Mais elles ont le mérite de mettre sous pression soldats et nouveaux officiers et de leur apprendre la valeur de l’entraînement à la garnison. Ils découvrent également la complexité des manœuvres lorsque plusieurs unités sont assemblées sur un seul site. Et surtout, les revues permettent à Frédéric de sentir le pouls de son armée en temps de paix. Son expérience militaire indéniable lui permet alors éventuellement de rectifier certaines erreurs. Les manœuvres d’automne ont par contre une portée tactique très importante : Frédéric II y expérimente ses nouvelles recettes (notamment de déploiement), et entraîne ses officiers à commander des corps de troupes de différentes armes. Frédéric inaugura la première assemblée de la sorte à Spandau en 1743, lorsqu’il ordonna à un certain nombre de régiments de simuler des attaques, des retraites et des expéditions de fourrage. Après la deuxième guerre silésienne, l’expérience fut poussée plus avant : des ennemis, figurés d’abord par des drapeaux puis par des soldats vivants, firent des manœuvres un véritable simulacre de guerre, à la manière du « champ de Mars » de la Rome antique. Contrairement aux revues où ils étaient conviés à admirer le professionnalisme des troupes, les observateurs étrangers étaient strictement tenus à l’écart. On imagine cependant l’émotion générale dans les cours d’Europe centrale lorsque Frédéric II réunit pas moins de 44 000 hommes entre Spandau et Gatow pour les manœuvres du deux au treize septembre 1753. Généralement les vastes plaines de Silésie accueillent des manœuvres à grande échelle pour former les généraux et futurs généraux au commandement tactique de nombreuses unités, tandis que la région autour de Potsdam et Berlin est plutôt le terrain d’innovations et d’expérimentations à partir des unités modèles de l’armée. Ainsi de très nombreux officiers de cavalerie se virent ordonner en 1743-1744 d’assister aux manœuvres des gardes du corps qui exécutaient les mouvements du tout nouveau règlement de 1743. Frédéric II prévoit également dans Les principes généraux de la guerre que, lorsque l’armée se trouve dans un « camp de repos » à attendre les premières manœuvres de l’ennemi, il faut alors se préoccuper de la discipline et de l’application des « institutions militaires », c’est-à-dire exercer l’infanterie trois fois par semaine, les recrues tous les jours, et faire exécuter des manœuvres à des corps entiers pour entraîner en condition réelle les officiers . On ne saurait ignorer l’impact de ces simulations répétées sur le professionnalisme des officiers, ni minorer le rôle personnel du roi qui se consacre en personne au soin de ces manœuvres. Il est indéniable que les commandants d’unités y apprennent plus en quelques jours qu’en plusieurs années au sein de la garnison . On peut même supposer que ces manœuvres contribuent également à renseigner Frédéric sur ce que peuvent ses troupes sur tel ou tel terrain, en combien de temps, une approche, une formation en ligne et un tir peuvent s’effectuer. Si le XVIIIème sicle est l’époque de l’engouement pour les expériences scientifiques, la Prusse n’est pas en reste ! On a là un laboratoire tactique par excellence. Le seul problème, c’est le caractère exceptionnel de ces manœuvres, toujours intimement liées à la personne du roi. D’après nos sources, seuls deux officiers, deux généraux font référence aux manœuvres dans les mémoires étudiés, alors que les revues occupent beaucoup plus les esprits. Trop souvent, ce sont les officiers des mêmes unités qui bénéficient de cet appréciable facteur de formation tactique. De plus, Frédéric II n’exerçait plus ses régiments après le premier mois de campagne pour ne pas les fatiguer outre mesure, sauf s’il s’agissait d’une punition pour relâchement de la discipline, ou d’un expérience spéciale lorsque le roi avait un projet spécial en tête . Bref le principal exercice de l’armée prussienne reste avant tout la routine du Drill.

3.2.2. « La mécanique d’horloge » du Drill.

Les termes « d’entraînement prussien » évoquent le plus souvent des images de torture morale répétitive et d’obsession du détail chez ses détracteurs, ou une école de discipline collective et une maîtrise de mouvements tactiques élaborés chez ses plus fervents tenants. Ces deux interprétations paraissent des relectures erronées du passé. Le modèle prussien de l’entraînement tel qu’il a été et est envisagé dans de nombreuses armées est largement une extrapolation due à une lecture trop hâtive ou trop à la lettre des méticuleux règlements prussiens. Le Drill inventé par Léopold d’Anhalt-Dessau présente certainement une philosophie qui vise à briser les individualités pour exécuter des manœuvres dont le troupier n’a pas à connaître l’utilité. Mais il n’y a rien de superflu dans cet entraînement. L’armée prussienne qui subit des pertes conséquentes à partir de 1757 n’aurait pas pu survivre si le Drill n’avait pas pu être simplifié et accéléré en temps de guerre par Frédéric II, et ce sans affecter excessivement la qualité du soldat prussien. Si on compare les deux formations, les pertes en officiers avaient des conséquences beaucoup plus graves que celles des troupiers. Frédéric et ses généraux estimaient qu’il fallait tout au plus deux années de Drill, deux mois de campagnes, et deux engagements pour obtenir un parfait soldat ! C’est une différence notoire avec les armées de l’époque qui, échaudées de leurs échecs face à la meilleure maîtrise tactique prussienne, décidaient d’entrer dans d’incroyables détails. Les détails laissent les troupes impréparées au combat après des mois d’efforts . Les étapes de l’entraînement à la garnison sont certainement plus éclairantes que les règlements. Tout d’abord le nouvel arrivé, qu’il soit Junker, appelé par son canton ou recrue forcée, reçoit pour son initiation personnelle l’enseignement particulier d’un sous-officier ou d’un vétéran. Le rôle de ce mentor est crucial : que ce soit pour les soldats ou pour les officiers, l’initiation progressive par l’exemple est reconnue comme meilleure que la contrainte. Evidemment, cela pose des problèmes en temps de guerre ; mais on suppose que l’amalgame des recrues avec les anciens natifs des cantons doit donner de bons effets. C’est lorsque ces cantonistes vétérans font défaut qu’on constate une augmentation des désertions. La deuxième partie de la guerre de sept ans à partir de 1758 le montre bien : la formation accélérée, lorsqu’il s’agit de mercenaires étrangers, n’assure pas la relève. Il y eut environ 70 000 désertions dans l’armée prussienne pendant la guerre de sept ans, un chiffre incroyable qui explique les mesures sévères prises par Frédéric au lendemain du conflit. Une fois instruit de l’essentiel, le soldat commence à exécuter le Drill au sein d’une section spéciale de recrues étroitement surveillées par le capitaine. Lorsque celui-ci estime qu’un soldat est suffisamment compétent, il l’incorpore avec le reste de la compagnie. C’est là qu’interviennent les spécificités de chaque arme. Le Drill a d’abord été conçu par Léopold d’Anhalt-Dessau pour l’infanterie de Frédéric Guillaume Ier. On insiste généralement sur la créativité du « vieux Dessauer », mais on oublie souvent qu’il s’est inspiré de la discipline de tir par pelotons des Anglais de Malborough (ces derniers avaient d’ailleurs eu pour maître les milices hollandaises.). On se souvient aussi que les punitions physiques (passer par les « baguettes ») contribuaient pour beaucoup à la perfection des mouvements. Ces châtiments physiques sont réels Mais trop souvent, on perd de vue que les officiers étaient suffisamment proches de leurs soldats pour leur inspirer respect et même enthousiasme uniquement par des encouragements : le soldat prussien n’est certainement pas un esclave envoyé au combat à coups de fouet. L’exercice du Drill est en fait une école de paternalisme pour l’officier : il apprend à connaître ses hommes, à faire respecter ses commandements, et à rendre familière sa voix (ce qui n’est pas une évidence dans le crépitement des salves) . Le Drill qu’on veut si impersonnel et rationalisé est beaucoup plus humain qu’on ne le croit. Cependant la portée tactique e l’entraînement n’est pas toujours évidente. Le premier règlement d’infanterie publié de l’armée prussienne date de 1714 ; un autre le remplace en 1726. Frédéric produit sa propre instruction le 20 juin 1742 qui devient la base du règlement de 1743 (republié avec des corrections mineures en 1766 et 1773). Avec toutes ces informations, il est toujours difficile d’établir comment l’armée prussienne se comportait au combat. De nombreuses pratiques figuraient en effet dans le manuel mais étaient rarement utilisées au combat. Rappelons les principales. Le pas cadencé est si reconnu de nos jours qu’il est difficile d’imaginer l’émotion que produisit son introduction chez les Hessois et les Prussiens à la fin de la guerre de succession d’Espagne. Léopold d’Anhalt-Dessau en voyait de nets avantages : la précision des mouvements, la facilité de contrôle, la suppression des cafouillages dus à la nécessité d’ouvrir et de fermer les rangs (un troupier prend plus de place dans une colonne de marche que dans une ligne de bataille). L’instruction du 2 mai 1747 prévoit qu’une unité doit marcher au rythme de 75 pas à la minute. Les officiers n’épargnent pas leurs soins, chronomètre en main à atteindre l’objectif fixé . Un rythme plus rapide de 120 pas à la minute étaient employé pour les conversions à droite ou à gauche ; mais le rythme assez lent et solennel de 75 pas était le plus souvent utilisé (Frédéric, à partir de 1742, désire que son infanterie avance lentement et en bon ordre pour garder sa cohésion). Quoiqu’il en soit, on est loin de l’inutile pas de l’oie, introduit au XIXème siècle par des officiers trop zélés, et destiné essentiellement à une parade-spectacle. Le fusil, avec sa bayonnette toujours fixée dès le début des batailles, doit être tenu le plus verticalement possible. L’objectif est de faire que l’homme et son arme ne fassent qu’un . La combinaison du fusil et de la bayonnette donne, en effet, un poids et une flexibilité au fantassin aussi importants que ceux des légions romaines ; cependant le fusil nécessite de l’entraînement. D’où les instructions qui visent à relier étroitement homme et fusil, c’est-à-dire professionnaliser le soldat . Le tir est réglé depuis le règne de Frédéric Guillaume Ier. L’exercice commence toujours par la vérification des armes à la garnison . Puis, après la marche, la mécanique savante des tirs commence sur le terrain d’exercice. Le tir par sections est destiné à offrir une réserve toujours prête de fusils chargés (à la différence du tir par rangs des Français). Au combat comme à l’exercice, le bataillon est divisé non en cinq compagnies mais en huit sections : la première, par ordre d’ancienneté, est toujours à droite. (Voir annexes : ). L’ordre des tirs est invariable : tient successivement les sections 2, 4, 6, 8, 7, 5, 3, 1. En théorie, un bataillon peut s’avancer et tirer en même temps : le rythme de marche passe alors à 45 pas à la minute et chaque section s’avance légèrement en avant des autres avant de tirer. Mais la plupart du temps, cela ne fonctionne qu’à la première salve (les soldats ont ensuite beaucoup de mal à s’y repérer dans la fumée.). Exceptionnellement, un tir spécial contre les escarmoucheurs ennemis (dit Heckenfeuer ) peut être ordonné par un major. Deux files de chaque section tirent alors à tour de rôle. Frédéric Guillaume Ier insistait pour que ses soldats tirent le plus vite possible. C’est l’adoption de la baguette en fer dans les années 1730 (dix ans avant les monarchies voisines) qui le permet. On peut noter l’évolution des exigences des instructions royales : quatre tirs par soldat à la minute avant 1740, cinq en 1773 ; en fin l’adoption, en 1781, d’une balle conique augmente le taux à six tirs à la minute avec une septième charge prête à tirer ! Cependant, jamais de tels taux ne furent atteints au combat, sauf peut-être à Mollwitz en 1741. Diriger un tir réglé de cette manière est beaucoup plus complexe qu’on ne le croit. On peut même supposer que cette tâche devait considérablement occuper les soucis des officiers jusqu’à leur faire occulter les mouvements des troupes en eux-mêmes. Les lieutenants qui sont à droite de chaque section doivent, au commandement « Attention pour faire l’exercice », s’avancer de trois pas et faire face à leur gauche. Ils présentent donc l’un de leurs flancs aux tirs de la section (et au combat, l’autre aux tirs ennemis !) . On imagine que la position est difficile, surtout lorsqu’il faut à la fois surveiller sa section et garder un œil sur les sections voisines pour respecter la synchronisation générale. Le tir était délivré par trois commandements : préparez-vous ! ( Fertig !) , en joue ! ( Schlag an !), feu ! ( Feuer !). Un bon repère pour l’officier est d’énoncer le premier ordre lorsque l’avant-dernière section avant la sienne tire, et le deuxième lorsque la dernière tire. Mais comment parvenir à se faire entendre dans le crépitement des salves ? Il est également obligatoire que les soldats connaissent bien la voix de leur lieutenant et n’obéissent pas aux commandements du voisin… En dernier ressort, l’officier est toujours responsable des erreurs et ne peut punir ses hommes d’une faiblesse lors du tir . Les châtiments personnels du type des « baguettes » sont surtout appliqués pour des peines de droit commun ou des insultes à un supérieur. Les déploiements constituent le fin du fin du Drill. Durant la marche, les colonnes avancent sur la largeur d’une section ou d’un escadron (environ 16 mètres) avec la première section toujours en tête. Selon le règlement de 1726 , un bataillon avance toujours dans l’ordre suivant : le major, à cheval, (seuls les officiers à partir du grade de capitaine ont un cheval pour les marches, même s’il est permis à tous les officiers de posséder plusieurs chevaux de selle en dehors du service) ; les sapeurs ; le capitaine de la première compagnie et ses officiers attachés ; le lieutenant de la première compagnie ; les hautbois et les fifres ; le premier peloton de la première section ; le second peloton de la première section ; le premier peloton de la deuxième section ; le deuxième peloton de la deuxième section ; un capitaine et deux officiers subalternes ; les cinq drapeaux (un par compagnie de mousquetaires dont un « colonel » avec les couleurs inversées) ; le tambour major et les tambours ; de nouveaux fifres ; le premier peloton de la troisième section, etc… En queue se trouvent un capitaine, tous les officiers surnuméraires et les Junkers. Généralement le déploiement classique des armées de l’époque consiste à faire marcher les troupes parallèlement à la ligne qu’on a choisi comme front, puis à leur faire exécuter un quart de tour. (Voir annexes ). Mais lorsque ce n’est pas possible (les colonnes de marches doivent emprunter les chemins locaux), les colonnes doivent avancer perpendiculairement à la ligne choisie, généralement par la gauche, ce qui permet de garder l’ordre des sections qui est vital pour la bonne exécution du tir. Elles doivent ensuite effectuer un quart de tour à droite pour se mettre en ligne. En Prusse, ces procédés sont appelés par les manuels « Alignements-Marsch » ou déploiement en procession. L’ingrédient sine qua non, le quart de tour, paraît aller de soi ; mais demande en fait énormément de pratique avec une colonne de 16 mètres de front. Arrivé au point assigné, le lieutenant de la section doit ordonner au premier rang : « Halt ! », ce qui arrête la marche de toute la colonne (grande responsabilité pour un lieutenant !). Au commandement « Schwenckt euch ! » , le premier rang effectue un arc de cercle, c’est-à-dire que le soldat « serre-file » de gauche doit allonger ses pas, tandis que son vis-à-vis de droite sert de pivot. Après les deux premières guerres silésiennes, Frédéric II mit au point d’autres « Deployiren » avec des colonnes serrées (où il n’y a plus d’intervalle entre les sections proportionnel à la longueur d’une section en ligne). Les avantages tactiques de la colonne serrée prussienne sont qu’elle déconcerte l’ennemi, qui ne peut plus compter exactement combien de forces lui tombent dessus. L’ennemi ne peut pas non plus prévoir l’alignement des Prussiens : une colonne qui marche parallèlement au front ennemi va-t-elle se déployer classiquement face à face ou perpendiculairement sur le côté ? On imagine tout l’intérêt de la chose pour l’ordre oblique. Evidemment, ces Deployiren ne sont possibles qu’en faisant toujours marcher les troupes au pas cadencé pour respecter les alignements entre les différents individus. Le texte majeur, c’est l’instruction pour les Generalmajors d’infanterie de 1748. En fait, il y a trois méthodes décrites de déploiement en colonnes fermées. Le Traversierschritt ou pas de danse : où une jambe avance tout droit et une autre sur le côté (on imagine les cafouillages possibles) ; le déploiement en colonne où on oblique légèrement d’un seizième de tour tous les dix pas ; et surtout le déploiement « en tiroir » mis au point en 1752. Ces Deployiren ont souvent été érigés en modèles, notamment par L’essai général sur la tactique de Guibert. Il est vrai que, dès le règne de Frédéric, les exercices de déploiement constituent le clou des revues ; ils sont considérés comme un bon entraînement et surtout un spectacle impressionnant. Le comte de Gisors, fils du maréchal de Belle-Isle, nous a laissé ainsi un témoignage de spectateur ébahi . De fait, ces savantes manœuvres furent rarement utilisées au combat. C’est peut-être in des signes de ce passage à la parade et à ses attractions inutiles. Le carré d’infanterie est également assez rare. Contrairement à l’époque de la Révolution ou de l’Empire, cette formation semble méprisée par les officiers prussiens qui la trouvent trop statique et trop complexe. D’après le règlement de 1743, l’entraînement prévoit pourtant l’exercice de deux déploiements en carré, soit lentement (langsames Karree) , ou rapidement (geschwindes Karree). (Voir annexe ) . La difficulté demeure de garder le même ordre des sections. En réalité, une formation tacite est plus généralement utilisée : tout simplement faire faire demi-tour au dernier rang d’un bataillon en ligne lorsque la cavalerie l’attaque par derrière (un peu comme les légions de César à la bataille de la Sambre). Soulignons cependant que lorsqu’une ligne de cavalerie en ordre charge de flanc ou par derrière une ligne d’infanterie, celle-ci se désagrège immédiatement (même le « Bataillon-Garde » fut pulvérisé de la sorte par les dragons de Saxe-Gotha à Kolin, le18 juin en1757). On comprend donc l’importance des réserves sur les champs de bataille de l’époque et la formation de combat en lignes parallèles.

L’entraînement de la cavalerie est tout différent : les châtiments corporels sont quasi inexistants, car on comprend bien qu’il est difficile de développer les qualités d’équitation à coups de baguette. Il faut d’ailleurs remarquer que les troupes montées sont composées de cantonistes plus motivés (issus des familles de paysans les plus aisés) et d’authentiques volontaires étrangers. Les contraintes de la discipline liées aux désertions sont donc beaucoup moins fortes. Les qualités d’équitation étaient peu développées sous le règne de Frédéric Guillaume Ier. Même sans exagérer son inanité, comme le fit Frédéric II, la cavalerie était plus apte à la parade, où brides, selles, harnais et sabots étaient cirés, les queues et les crinières des montures tressées avec des rubans etc… A partir de 1743, l’usage, mis au point par les bons soins de Seydlitz, est d’abord d’exercer les recrues à pied, ensuite sur des chevaux de bois, et enfin sur des montures vivantes. Ils doivent alors « ne pas quitter les étriers tant que leur posture n’est pas correcte » . Les officiers sont toujours considérés comme de bons cavaliers dès leur arrivée ; mais Seydlitz prenait la précaution de faire passer un test aux candidats de son régiment : ils devaient rester en selle sur un cheval qui n’a jamais été monté. C’est là que la formation au sein du cercle familial prend toute sa valeur : chaque officier cherche à impressionner ses pairs par des prouesses d’équitation (galoper à travers les ailes d’un moulin, lancer son tricorne en l’air et l’atteindre d’un coup de pistolet au galop ). Un professeur spécial est appointé dans chaque régiment pour apprendre aux officiers les cabrioles les plus sophistiquées ; on l’appelle le « Stallmeister ». Ces hommes sont souvent à l’origine de traités d’équitation dont on ne cache pas les finalités militaires. Cependant, il faut souligner l’absence d’une école type d’équitation comparable à l’école d’Espagne à Vienne. L’entraînement aux cadets de Berlin ne prévoit que des exercices d’infanterie. Cela explique en partie les premiers déboires de la cavalerie prussienne face à son homologue autrichienne. Les exercices militaires prévus consistent essentiellement en du maniement d’armes et des mouvements en cohésion. L’héritage de Frédéric Guillaume Ier s’avéra pour la cavalerie catastrophique : le roi la considérait comme très chère, donc à engager le moins possible au corps à corps. Il est vrai qu’un cavalier comme un cuirassier prussien avec sa monture coûte cher à entraîner, à entretenir (les chevaux de la taille adéquate doivent être spécialement achetés au Holstein). C’est en plus un investissement peu rentable, car un cuirassier ne peut remplir le rôle de patrouilleur ou de flanc-garde du dragon. C’est pourquoi le « Roi Sergent » préconisait l’entraînement au tir et la caracole plutôt que l’exercice de la charge au galop. Frédéric II mit un terme à cet anachronisme en 1742, et l’arme blanche devint l’objet de toutes les attentions. Les cavaliers s’exerçaient par ligne de quatre à atteindre des cibles au trot et au galop tout en gardant leur cohésion et leur alignement. Bien sûr, la Prusse connut le grand débat de l’époque en Europe : faut-il donner des coups de taille ou d’estoc ? Frédéric se contenta de déclarer que ce qui lui importait fut que les ennemis soient tués ; l’affaire relève donc des goûts des Chefs. Le tir au pistolet, au fusil (pour les dragons), ou à la carabine (pour les cuirassiers) fait également l’objet d’entraînement ; mais Frédéric recommandait même à ses dragons de ne l’utiliser qu’en cas d’urgence. Les dragons ne sont plus des fantassins montés. Il faut souligner les évolutions considérables que prit l’entraînement des hussards sous la direction de Hans Karl von Winterfeldt. Celui-ci est à l’origine d’une instruction du 27 septembre 1747, qui vise à transformer cette cavalerie de « petite guerre » en cavalerie pouvant opérer en rangs serrés sur le champ de bataille. Cela donne un avantage considérable aux Prussiens sur les hussards hongrois, organisés en tribus et beaucoup plus rétifs à une coopération interarmes. Les hussards subissaient un entraînement hybride, à la fois fait de caracole et de charge en cohésion. (Voir l’annexe , où Frédéric II lui-même entraîne ses hussards). Un grand effort est porté sur les déploiements et la cohésion des troupes montées. L’entraînement vise en effet à éviter les charges « à la sauvage » (comme celles des Français). L’unité tactique est l’escadron (cinq escadrons par régiment.). Il est prévu que la cavalerie marche par colonnes ouvertes d’un escadron de front (49 mètres environ.) ou d’un quart d’escadron, s’il faut passer des défilés étroits. Comme dans le cas de l’infanterie, le déploiement classique est remplacé à partir de 1755 par le Deployiren « en tiroir ». Une fois en ligne, l’escadron se range sur trois rangs. Les instructions sont de serrer le plus possible les cavaliers (« genoux contre genoux ») et même les escadrons (pour ne pas créer des désordres dans la ligne). Mais sur ce point, beaucoup d’officiers de cavalerie n’étaient pas d’accord avec Frédéric, car une ligne peut toujours être brisée par les accidents de terrain . En fait, Frédéric recherche plus le choc psychologique que le choc réel. Une ligne cohérente et sans intervalles est destinée à impressionner l’adversaire et à le débouter du combat. L’artillerie durant le règne de Frédéric II connut un accroissement important : on passe de 789 artilleurs de campagne en 1740 à 8 600 en 1786. Cette expansion suivit plusieurs étapes. En 1740, Frédéric hérita d’un bataillon d’artillerie de campagne à six compagnies ; mais, dès 1741, il en constitua un second. Les deux bataillons devinrent alors le Feldartillerie Regiment, qui comportait 72 officiers et 2 402 hommes à la veille de la guerre de sept ans. En 1758, on leur ajoute un troisième bataillon. En 1759, la première batterie d’artillerie à cheval est crée (sur le modèle russe) mais est détruite la même année à Kunersdorf. En 1762 intervient en pleine guerre une refonte de l’artillerie : les Prussiens disposent de deux régiments à trois bataillons, chaque bataillon comprenant cinq compagnies. En 1763, on enlève un bataillon à chacun des deux régiments pour en créer un troisième. Enfin en 1772, un quatrième régiment est formé. Tous les artilleurs sont des natifs du royaume. L’artillerie de siège, elle, dispose de matériel et de personnel âgés, impropres au combat en campagne (officiellement, il a une compagnie d’artilleurs par forteresse, mais ses effectif sont très variables) . Le nombre de pièces connut un accroissement parallèle. Disons qu’on passe d’un ratio de une pièces pour mille hommes en 1740, à trois pièces pour 2 000 hommes en 1756, et (après la découverte du retard considérable pris sur les Russes et les Autrichiens) enfin à six pièces pour mille hommes à partir de 1760. L’arsenal prussien est d’une complexité et d’une diversité effrayantes. Cela vient essentiellement de la politique inconstante du roi en la matière. Frédéric II fit certainement un usage intelligent de ses canons au combat, mais il méprisait les artilleurs et leur spécialité bourgeoise (spécialité qu’il ne pouvait comprendre ; rappelons que Frédéric n’a aucune notion de géométrie ou de mathématiques. Tous ses écrits sur la question respirent un empirisme malhabile) . De plus, il hésita toujours à développer une arme qu’il jugeait beaucoup trop onéreuse . Bref, le parc que le « roi connétable » s’est constitué est fait de bric et de broc : canons légers, canons lourds enlevés des forteresses, canons dotés d’un soi-disant système plus performant : notamment les canons « à chambre conique » fondus à partir de 1744 par le général inspecteur de l’artillerie Diskau. Leur principe est que le bas du fût est taillé en forme de pot de fleur pour économiser la poudre. En fait, ce système rendait, certes, les canons plus légers mais atténuait la portée utile . L’entraînement tâchait d’uniformiser les attitudes devant cette diversité. Chaque pièce est servie par quatre artilleurs (dont un officier ou sous-officier) sans compter les soldats détachés des bataillons qui servent au combat à déplacer les engins. Le premier des servants se tient devant, à droite et manie le refouloir. Le n°2 à sa gauche charge poudre et projectile. Le n°4, derrière à gauche, est chargé de viser. Le n°3, à sa droite, enfin met le feu à l’amorce grâce à un boutefeu. L’exercice est une routine automatique pour un détâchement d’artilleurs expérimentés. Les ordres n’excèdent jamais trois mots : Attention ! (Gibt Achtung !), préparez-vous et rechargez ! (Macht euch fertig und ladet !), et enfin feu ! Les pièces attachés aux bataillons (3 livres, 6 livres léger), les obusier de 7 livres et les canons légers de 12 livres sont tous dételés à environ 1 200 pas de l’ennemi et ensuit maniés à bras d’hommes. Malgré l’entraînement, les canons suivent rarement le rythme de marche de l’infanterie. Les pièces les plus lourdes sont amenés par les attelages jusqu’aux sites où elles sont mises en batterie (il faut jusqu’à dix chevaux pour un canon lourd de 12 livres.). D’après le manuel de 1754, les artilleurs des pièces attachées « à la suédoise » doivent ouvrir le feu à 1 200 pas avec des boulets pleins. Ils tirent ensuite à mitraille à partir de 400 pas. Au fur et à mesure que les pertes prussiennes se firent plus fortes, Frédéric II tâcha de compenser la baisse de puissance de feu en adjoignant les pièces de 12 livres directement en support de l’infanterie (on constate le mêle phénomène dans l’armée de Napoléon à partir de 1809) . Une disposition de 1744 le prévoit déjà, mais c’est surtout à partir de Maxen et de Kunersdorf en 1759 que le phénomène se précise : à Liegnitz (à l’endroit même où en 1241 les Mongols avaient pulvérisé les fiers croisés d’Europe centrale), les grenadiers autrichiens de Loudon furent repoussés uniquement par la mitraille de ces canons de 12 livres. Les obusiers, dont le principe a été développé par les Hollandais dès les années 1690, constituent une des fiertés de Frédéric II. Il les emploie aussi bien comme « pièce à la suédoise », que comme artillerie de position et de siège. L’artillerie groupée de position prussienne reste le parent pauvre. Elle servit assez peu dans les premières guerres silésiennes. La disposition du 10 août 1744 prévoit que les 24 livres et les obusiers soient placés sur les flancs, tandis que tous les 12 livres seront massés sur un point favorable.

3.2.3. Les cercles de réflexion militaire.

Il est très difficile de généraliser à propos de la vie intellectuelle des officiers durant leurs longues garnisons. La liberté laissée aux Chefs d’organiser selon leur bon plaisir les périodes en dehors du service constitue un facteur important de diversité. Une distinction s’établit entre Chefs mécènes et conformistes. Les initiatives sont rares quoique réelles. Par exemple, le Duc de Bevern entretient des professeurs à ses frais pour enseigner les mathématiques et la géométrie à ses jeunes officiers (même frais émoulus des cadets de Berlin). Sur ce modèle, Frédéric II encouragea ses Chefs à ouvrir des bibliothèques régimentaires. Le résultat fut inégal. Un homme comme Seydlitz qui, malgré ses habitudes de débauche, tenait l’instruction de l’entendement pour une grande vertu, fit ainsi ouvrir une bibliothèque à Cüstrin. On y trouvait notamment la traduction des Guerres de Louis XIV par Quincy, les Mémoires sur la guerre de Feuquières, et les Réflexions militaires du marquès de Santa Cruz de Marcenado, ainsi que l’ouvrage de poliorcétique du duc Léopold d’Anhalt-Dessau : Deutliche und ausführliche Beschreibung, wie eine Stadt soll belagert und nachher die Belagerung mit gutem Success bis zur Übergabe geführt werden. On y trouvait également des ouvrages de philosophie du droit de Wolff, ainsi que des livres plus légers destinés à délasse le guerrier lors de son repos… (notamment des romans larmoyants et plein d’exaltation de la vertu, de style anglais) . L’initiative semble pourtant isolée. Les auteurs des mémoires consultés n’y font pas mention . Evidemment, les traités militaires du roi ne sont pas communiqués (ils restent secrets, destinés uniquement aux généraux). Mais les instructions elles-mêmes, élaborées pour l’information de tous les cadres, semblent assez peu discutées ou débattues ; sauf à partir de la seconde moitié de la guerre de sept ans lorsque le prince Henri fédère un petit cercle de mécontents. Cela ne veut pas dire qu’elles ne soient pas prises au sérieux, au contraire ! La confiance dans la bonne fortune et les bonnes idées du roi justifie l’acceptation de toutes les directives de Frédéric II (toujours le charisme du succès de Frédéric II ). En fait, en dehors du salon royal, où Frédéric appelle les fleurons du « bel esprit » de son armée, l’ignorance est majoritaire. En soi, cela ne pose pas de problèmes dans une armée où on apprend sa tâche à l’ancienneté ; mais cela limite sérieusement les progrès dans une époque de guerres plus scientifiques (c’est-à-dire qui nécessitent des connaissances spécifiques pour réussir une coopération correcte entre les diverses spécialités). Frédéric développe le conformisme de nombre de ses officiers . Mais il ne peut modifier profondément un système qui se fige, puisque ce système associe durablement couronne et noblesse. En somme, sa manie de barbouiller du papier tient moins à ses talents indéniables ou même son besoin de se mettre au premier plan qu’à la nécessité qu’il a très bien perçue de l’éducation par le livre. Frédéric II reste un homme typique des Lumières dans le domaine de la pensée militaire : pour lui, la connaissance de l’Art de la guerre est affaire de progrès constants et accessibles à tous a-priori (précisons : à tous les officiers). C’est ce qui explique la constance du « roi connétable » à manier le bâton (les revues) et la carotte (les instructions militaires). Avec Frédéric, nous avons certainement le seul exemple de roi chef de guerre qui cherche à perfectionner les connaissances de ses officiers et à les faire bénéficier des progrès de sa propre expérience . Evidemment, il va de soi que tous les officiers des garnisons ne pouvaient bénéficier également des soins d’un tel maître. Il n’empêche, Frédéric encourageait tous ses officiers à lui envoyer des rapports sur tel ou tel point précis d’Art militaire . En 1751, il donna même l’ordre de vérifier que tous les Freiekorporale possédaient de bonnes notions d’écriture pour qu’ils puissent au moins composer un rapport militaire passable. Le conformisme des officiers a pourtant la vie dure. L’esprit cru et prosaïque qui règne dans les salles de garde (Wachstube) n’encourage pas la réflexion militaire. Scharnhorst et Gneisenau s’en rendront compte lorsqu’ils voudront faire circules leurs découvertes à la fin des années 1790. Le prince Moritz était ainsi complètement illettré. Une anecdote circule selon laquelle le Majorgeneral von Ramin aurait écrit dans une lettre de recommandation d’un subordonné envoyée au roi, que l’officier était « très couard » (sehr feig) , alors qu’il voulait écrire « très capable » (sehr fähig). Plus grave, cette anecdote, toujours sur Ramin : lorsqu’il entra dans une librairie pour acheter des cartes, il perdit contenance lorsque le marchand lui demanda : « Le général veut-il des cartes locales ou des cartes générales ? – Quelle question ! Je suis un général, je dois avoir des cartes générales ! » . Sur ce chapitre des cartes, il faut d’ailleurs souligner le retard des Prussiens sur les Autrichiens et les Français. Il n’y a rien de comparable en Prusse aux plans reliefs des forteresses françaises ou aux travaux de Cassini. La campagne de 1740-1741 se fit sans aucune carte, en suivant les guides locaux . A partir de 1747, Frédéric II demanda à l’ingénieur et major Friedrich Christian von Wrede de rédiger une carte complète de la Silésie au 1 : 33 333. L’atlas fut achevé en 1753. Mais il n’y eut pas de bonnes cartes de la Prusse elle-même pour que les exemplaires ne tombent pas dans les mains de l’ennemi ! Winterfeldt acheta avant le début de la guerre de sept ans des cartes de Saxe… dans une librairie de Dresde ! Généralement, les officiers prussiens avaient une très faible connaissance des différents terrains, surtout lors des expéditions lointaines en Moravie et en Bohême. D’après Christopher Duffy , le matin du jour fatal de Kolin, lorsque Frédéric II donna ses ordres à ses généraux dans l’auberge de Slati Sunce, il reconnut : « Messieurs, nombre d’entre vous se souviennent de cette contrée depuis le temps où nous sommes venus ici en 1742. Je suis certain d’avoir un plan quelque part, mais le capitaine von Giese ne parvient pas à le trouver… » De fait, l’assise de la colline de Krzechorz (la clé du champ de bataille) s’avéra plus large que prévue, ce qui permit à la cavalerie autrichienne de se déployer en soutien direct de son infanterie, chose que n’avait pas imaginé le roi. Frédéric II envoya peu après Giese dans l’armée du prince Ferdinand avec un blâme. Même le champ de bataille de Kunersdorf, situé pourtant à quelques kilomètres de Francfort sur l’Oder, fut une mauvaise surprise pour les Prussiens. La marche de flanc prévue à travers la forêt se révéla un cauchemar pour garder en ordre les différentes colonnes. Lorsque le roi de Prusse, comme le loup, sortit du bois, il constata avec désappointement que la colline où se retranchaient les ennemis était plus proche de la forêt que prévue. Impossible de se déployer en ordre oblique dans un terrain étroit et coupé par des étangs et des marécages. L’unique solution restait donc l’attaque frontale, avec le résultat que l’on sait. Le blâme n’est pas à porter seulement aux officiers prussiens. La cartographie de l’époque excellait à montrer routes, villages, et hauteurs isolées. Mais les lignes de côte et les figurés des différentes végétations n’existaient pas encore . En fait, les meilleures cartes étaient celles que se constituaient les officiers empiriquement dans leur esprit. La fréquence des campagnes sur les mêmes sites le permet : qui mieux que Frédéric connaît la Basse Silésie ? Mais il faut rappeler qu’en temps de paix, les voyages à l’Etranger des nobles et à fortiori des officiers sont interdits. Seule l’expérience pratique en temps de guerre permet donc de connaître le théâtre des opérations. Dans les garnisons, l’horizon se limite à la contrée locale : on est encore loin de la formation théorique appliquée avec « Kriegspiel » sur cartes (qui apparaît dans les années 1830.). Dans ce contexte, seules des associations ou cercles de discussion de quelques officiers éclairés peuvent prendre le relais du conformisme. Le roi de Prusse n’avait-il pas lui-même donné l’exemple dans sa jeunesse ? En 1736, il avait constitué avec ses compagnons de résidence à Rheinsberg (Winterfeldt, Fouqué, Bevern…) un « ordre des chevaliers de Bayard », une association qui ne se prenait pas au sérieux. C’était encore une période d’insouciance où le Kronprinz engloutissait du café pour observer si on peut vivre sans dormir… Les membres de cette confrérie se donnaient entre eux des noms ésotériques : Bevern était « le chevalier du carquois d’or », Fouqué « le Gaillard chevalier bachelier »… Mais les statuts précisaient : « Outre les devoirs ordinaires de la chevalerie, un des objets de cette brillante association, était de perfectionner l’art militaire, d’examiner plusieurs points importants de tactique, d’étudier les campagnes et les opérations des héros anciens et modernes, d’amasser un trésor de connaissances et de problèmes militaires » . A la fin du règne de Frédéric II se constitue à Berlin « l’Association militaire » . Mais elle vivote jusqu’à ce que Scharnhorst en devienne sa figure de proue à partir de 1795. En 1786, elle se compose de deux professeurs des instituts militaires de la capitale et de six officiers. Mais il faut compter les participants occasionnels. (En 1805, elle accueille 160 adhérents, notamment des jeunes officiers enthousiasmés par le nouveau souffle des écrits de Scharnhorst). Les statuts prévoient des réunions hebdomadaires où on procède à des lectures publiques de traités militaires. On y fête également avec gaieté l’anniversaire du roi. Le but avoué est de développer une réflexion collective en associant questions et débats. Selon von der Goltz, les thèmes abordés étaient variés : la marine ( !), le service militaire général (notamment à l’époque de la Révolution), les apports de Guibert, l’utilité des forteresses, les avantages des carabines rayées etc… Nous avons là un des rares bouillonnements d’idées modernes dans l’armée. C’est certainement l’influence et le modèle des cercles éclairés de l’Aufklärung dans la capitale qui en sont à l’origine, sans compter une certaine ouverture libérale d’un monarque éclairé. On peut relever également l’existence d’initiatives personnelles isolées : le général David Friedrich von Lossow, Chef des « Hussards de la mort »( n°5), se consacra ainsi , après la guerre de sept ans, à combler ses lacunes en s’attachant un cercle d’officiers avides de connaissance. Le français, les mathématiques et l’histoire militaire étaient enseignés avec le soutien du fameux philosophe de Königsberg : Emmanuel Kant. Enfin, cette étude sur la vie intellectuelle des officiers ne serait pas complète sans une mention spéciale pour la littérature préromantique qui naît également dans l’armée prussienne. Les figures de Ewald Christian von Kleist (1715-1759), auteur du poème magnifique Le printemps (1749), d’une « Ode à l’armée prussienne » (datée du 7 mai 1757, le lendemain de Prague) et d’une épopée Cissides et Pache (1759) ; du dramaturge Gotthold Ephraïm Lessing (ordonnance du général von Tauentzien) ; et, après le règne de Frédéric, de Goethe en sont les plus beaux fleurons. Il va sans dire que ces auteurs étaient regardés avec une curiosité incrédule par le reste des officiers. Mais qui mieux que Lessing dans Minna von Barnhelm (1763) a pu exprimer les frustrations de l’honneur bafoué par la raison d’Etat du major von Tellheim, ou le formalisme naïf du Feldwebel Werner ? C’est une pièce emblématique de nombreux sentiments des officiers prussiens.

3.3. LES INSTRUCTIONS ROYALES ET LES EVOLUTIONS DE LA PENSEE MILITAIRE DE FREDERIC LE GRAND.

Ce thème est présenté généralement comme le clou de l’efficacité tactique de l’armée prussienne. Il est pourtant indéniable que, mis à par les généraux, la grande majorité des officiers n’était pas au courant de toutes les subtilités de l’art de la guerre frédéricien. En réalité, ces textes nous apprennent surtout comment le roi de Prusse pensait à l’avance ses propres actes. Les évolutions très nettes de ses traités nous montrent d’ailleurs a-contrario qu’il s’est rendu compte de ses erreurs (oui, on peut parler d’erreurs) et qu’il a dû, sous la pression de ses expériences, rectifier le tir. C’est pourquoi il faut s’efforcer de relier chacun des principes de Frédéric II avec ce qu’il a vu ou cru voir dans la pratique. Frédéric II est avant tout un praticien. Il n’écrit pas pour améliorer l’art de la guerre en général, mais pour former ses officiers. Il ne recherche pas, comme Clauzewitz, le principe absolu qui détermine la victoire. La victoire peut s’obtenir à divers degrés et de différentes façons. Pour lui, la théorie est « un condensé raisonné d’expérience » ; et il déteste l’abstraction. Souvenons nous que l’intitulé exact de son œuvre maîtresse de 1748 est : Les principes généraux de la guerre appliqués à la discipline des troupes prussiennes. Chacun de ses écrits majeurs analysent la situation des troupes prussiennes (ses qualités : discipline, sens du devoir des officiers ; et ses défauts : les désertions, le conformisme des cadres…) et élabore des projets de campagne contre « nos voisins et nos ennemis, ce qui hélas pour nous est la même chose » . Il est tout à fait conscient que, jusqu’à son règne, la situation internationale a fait de la Prusse une puissance de second ordre qui se laissait dicter sa conduite. Les événements de 1738, où la France, l’Autriche, les Provinces Unies et l’Angleterre ont imposé à Frédéric Guillaume de renonce à ses droits sur les duchés de Berg et de Jühlich ont été ressentis comme une humiliation diplomatique par le Kronprinz . Et la situation du royaume et son tempérament le pousse à agir. Cela se fera militairement puisque l’œuvre des souverains Hohenzollern, depuis le Grand Electeur, a privilégié l’armée. Cette idée, Frédéric II l’a élaborée dans sa jeunesse, à partir du moment où son père lui confie un régiment (1732) et une résidence à Rheinsberg (1736). C’est là qu’il constitue lui-même la base de sa formation militaire. En 1734, il fait partie du corps des 10 000 auxiliaires prussiens envoyés à l’armée du prince Eugène, en vertu des conventions du Saint Empire. Mais, à par la découverte de la décrépitude du héros de la guerre de succession d’Espagne, il ne retient pas beaucoup de cette expérience de guerre de cabinet. C’est ensuite qu’il se met sérieusement à étudier des traités militaires, avec l’aide des mentors envoyés par son père, comme le lieutenant colonel Gaspard Louis von Bredow, et de confidents comme Fouqué et Winterfeldt . Or, une constatation majeure s’impose : Frédéric a surtout lu des mémoires et des histoires de campagnes (Feuquières, Quincy…), plutôt que des recueils de réflexions du type Santa Cruz, Montecuccoli ou Machiavel. Le Kronprinz s’est avant tout constitué une galerie de modèles récents, dont il connaît tous les hauts faits : le Grand Condé, Turenne, le prince Eugène, Malborough, Vendôme, Villars et surtout celui qui l’a le plus marqué : Charles XII. L’influence du « roi guerrier » suédois explique en effet nombre d’initiatives de Frédéric après 1743. Il faut ajouter que Frédéric II a peu fréquenté les Humanités : il n’a lu Plutarque que dans une mauvaise traduction française ; il méconnaît totalement Polybe, Tite Live, et même Végèce qu’il cite sans avoir lu. C’est assez étonnant à une époque où les mythes antiques nourrissent la réflexion : souvenons nous des nébuleux Commentaires de Polybe du chevalier de Folard. En fait, la formation tactique de Frédéric II avant 1740 est assez superficielle : elle a constitué à se faire plaisir en dilettante. C’est l’expérience du commandement (un commandement heureusement parrainé par le « vieux Dessauer » et Schwerin qui n’avaient pourtant pas vu de bataille depuis vingt ans) durant les années 1740-1744 qui est déterminante pour lui. Or, on doit souligner tout de suite les conséquences : Frédéric parvient à la direction de ses armées avec une bonne connaissance de la gestion d’un régiment et beaucoup d’utopies sur les héros du panthéon guerrier. L’expérience des guerres de 1740-1745 lui décille les yeux ; mais à partir de ce moment, il s’imagine avoir connu le pire de la guerre (la quasi défaite de Mollwitz, la désastreuse campagne de 1744 en Bohême) ; et l’époque où ses idées sur le combat se figent est en fait le temps où ses ennemis élaborent de nouvelles tactiques. Il est indéniable que l’armée prussienne paie en 1757-1759 l’idée de Frédéric II que ce qui a bien marché durant les deux premières guerres silésiennes va naturellement se reproduire. La rançon de l’empirisme prussien, c’est de risquer d’être dépassé par des monarchies plus attachées au progrès technique et théorique (notamment l’Autriche et la Russie qui développent une artillerie puis des tactiques novatrices). De plus, il est certain que les généraux prussiens peuvent assez mal contredire la doxa frédéricienne. D’abord à cause de la centralisation du commandement dans les mains du « roi connétable », en suite à cause du charisme du succès du « Grand capitaine » du siècle, enfin parce qu’ils sont eux-mêmes routiniers et heureux qu’on leur offre des tactiques adaptées à leur situation. Les principaux traités militaires de Frédéric II sont imprimés et diffusés dans le plus grand secret, ce qui renforce le sentiment de confrérie d’élus des officiers prussiens. Seuls les généraux, et surtout à partir du grade de lieutenant général, reçoivent un exemplaire à leur nom . Quant aux testaments politiques, ils sont évidemment réservés exclusivement aux héritiers (il serait d’ailleurs intéressant de rechercher si Frédéric Guillaume II et Frédéric Guillaume III en ont fait une bonne lecture). Plus grave, alors que d’un côté le roi de Prusse encourage ses officiers à réfléchir aux questions militaires, il ne leur permet pas pour autant de les publier ; surtout quand ces réflexions touchent ses domaines de prédilection que sont les mouvements concertés de l’infanterie et de la cavalerie . Bref, le seul bon observateur de l’armée, c’est le roi. Il s’autorise évidemment à écouter les avis de ses proches collaborateurs, mais ne les remercie qu’après que leurs hypothèses aient été vérifiées . Cependant, il faut reconnaître l’attention du roi à perfectionner ses méthodes de combats et à corriger ses erreurs, ce qui n’est pas évident chez d’autres grands chefs militaires .

3.3.1. L’héritage de Frédéric Guillaume Ier et les premières expériences : 1740-1742.

Lorsque le 16 décembre 1740, Frédéric passe le Rubicon pour se jeter sur la riche province de Silésie, il n’y a absolument pas de doctrine stratégique qui prévale dans l’armée des « habits bleus ». C’est que le choix de l’invasion relève à la fois de facteurs rationnels et irrationnels. Rationnels, dans la mesure où la situation précaire des Habsbourgs (après la mort le 26 octobre 1740 de Charles VI et l’accession au trône de sa fille de 23 ans : Marie Thérèse) est une excellent occasion pour « plumer l’artichaut autrichien », comme on le dit à l’époque ; et dans la mesure où la Silésie est une proie facile : une plaine riche qu’on traverse en suivant l’Oder, ce qui permet d’assurer ses lignes de ravitaillement. Mais irrationnels aussi, dans le sens où aucun droit ne justifie cette violation allègre de la Pragmatique Sanction : Frédéric aurait soi disant des droits des droits sur le duché de Silésie depuis un héritage de 1635…). L’initiative du jeune roi est donc à relier à son besoin d’action et son envie d’impressionner les cours européennes en renversant le cours de l’histoire prussienne. Cela se traduit sur la conduite des opérations en 1740-1742 : improvisation et manque d’organisation stratégique sont les maîtres mots de la campagne. Il y a à cette situation une cause très simple : Frédéric Guillaume Ier n’a jamais préparé ses officiers supérieurs à cette invasion. Elle a suscité l’enthousiasme, mais l’enthousiasme ne prépare pas . Disons que les généraux prussiens ne devaient être pas beaucoup mieux formés que leurs homologues autrichiens, mais qu’ils bénéficiaient de l’avantage psychologique d’avoir l’initiative pour eux. On peut ainsi expliquer le début de panique des proches de Frédéric II, lorsque le Feldmarschall autrichien Neipperg cesse sa retraite et parvient à couper les communications des Prussiens trop étirés en Silésie. Cela oblige le commandement prussien à accepter une bataille « à front renversé ». C’est la bataille de Mollwitz qui sauve les Prussiens, c’est la préparation tactique qui rachète l’inanité stratégique. La doctrine tactique de l’infanterie s’inspire de l’école anglaise. C’est la puissance de feu qui est privilégiée. Dans cette première période, Frédéric II semble suivre les idées de Léopold d’Anhalt-Dessau, puisqu’il ordonne le 29 novembre 1740 que les bataillons prussiens présents en Silésie ne se forment plus sur quatre mais sur trois rangs (un rang genoux en terre, les deux autres debout ; seuls les deux premiers rangs tirent). Avec 200 hommes à chaque rang, le bataillon en ligne a donc un front d’environ 130 mètres. L’objectif est de fournir autant de fusils prêts à tirer que possible. Léopold aurait même proposé de former les bataillons sur deux rangs (comme les Anglais de la période napoléonienne : la fameuse thin red line ), mais Frédéric II n’était pas d’accord : il préférait faire tirer le plus de fusils sur l’espace de terrain le plus étroit possible. De plus, cela aurait considérablement allongé les lignes de combat prussiennes et donc augmenté les problèmes de commandement et de coordination . D’ailleurs, les bataillons autrichiens se formaient toujours sur quatre rangs (même si le bataillon autrichien est à environ mille hommes) et n’utilisaient toujours pas (pas avant Hohenfriedberg en 1745) la baguette en fer : leur puissance de feu était donc moindre, même si un quatrième rang permet de donner plus d’endurance à une unité en cas de choc. Le règlement de l’infanterie prussienne en 1743 précise qu’il faut serrer les troupiers d’un même rang pour que chaque bras droit d’un soldat soit derrière le bras gauche de son voisin de droite, de façon à former une phalange compacte. Le but est d’impressionner l’adversaire en lui faisait croire qu’un mur s’avance vers lui au pas cadencé et en tirant avec la régularité d’une horloge. Cela réussit assez bien à Mollwitz, où, malgré l’échec cuisant de la cavalerie lourde prussienne, l’infanterie contre attaque en tirant par sections et en avançant en même temps comme à l’exercice. Les piétons autrichiens furent si impressionnés par ce tir qu’ils commencèrent à refluer en désordre, de telle sorte que leurs deux lignes s’entremêlèrent. Finalement, devant l’impossibilité d’exploiter a victoire de sa cavalerie et l’apparition de la nuit, Neipperg fut heureux de retirer ses troupes épuisées. Il abandonnait ainsi à bon compte la Silésie. Cependant Mollwitz, tout comme Chotusitz le 17 mai 1742, sont des batailles sans aucune concertation générale, on pourrait même dire : sans plan défini. Chaque élément s’avance vers son vis-à-vis et tâche de le chasser du terrain. On a donc des combats ponctuels d’éléments isolés. Dans les deux cas, la cavalerie prussienne ne peut soutenir la charge de son homologue autrichienne et l’engagement des infanteries se termine en mousqueterie. A Chotusitz, les Autrichiens, qui avaient tâché d’éliminer les éléments prussiens imprudemment séparés, choisirent de porter leur effort sur le camp du prince Léopold ; mais ils prirent encore la décision de la retraite lorsqu’ils virent les renforts en infanterie du gros de l’armée prussienne. Par conséquent, on peut estimer qu’une grande partie des bataillons autrichiens et prussiens n’ont même pas combattu. De ces deux combats, on peut encore tirer une conséquence intéressante pour l’utilité de l’école de tir à la prussienne. Les deux armées s’étant formées en lignes parallèles classiques (infanterie au centre, cavalerie sur les ailes) sur le modèle des combats de la guerre de la succession d’Espagne, la doctrine de la puissance de feu incite les Prussiens à avancer lentement et à attendre que l’ennemi finisse par perdre sa cohésion ou son moral. Bref, il s’agit d’une tactique attentiste où l’attrition est faible (à peu près équivalente dans les deux camps) et où le vainqueur sort suffisamment désorganisé pour qu’il lui soit impossible de poursuivre le vaincu. Le modèle de la bataille non décisive en somme ; mais il faut rappeler qu’à cette époque, cela ne choque personne. Personne sauf Frédéric, qui doit certainement commencer à songer qu’on pourrait gagner une bataille de la même façon (briser la cohésion et le moral de l’ennemi) mais plus rapidement et avec un coût moindre. Sa correspondance nous apprend en effet ses doutes . Rappelons en effet que Mollwitz et Chotusitz ne furent pas suivies de poursuite. Il est vrai qu’avec une cavalerie prussienne démoralisée, cela aurait été difficile. Mais il est également possible que, par raison diplomatique, Frédéric II ait aussi ménagé des Autrichiens qui, de toute façon, perdaient de fait le contrôle de la Silésie. Frédéric le Grand a eu des mots très durs pour sa cavalerie de 1740-1742 : « une mauvaise cavalerie, dans laquelle il y avait difficilement un officier qui eut connu son métier » . En fait, elle était meilleure que sa réputation. Ces troupes montées, vouées aux Gémonies après Mollwitz, souffraient des excentricités et autres anachronismes que leur avait imposés le Roi Sergent. De plus, il faut reconnaître qu’elles s’opposent à une des meilleures cavaleries d’Europe. Frédéric Guillaume ne considérait pas la cavalerie comme l’arme décisive des batailles (contrairement à la plupart des monarchies européennes et même à la Hollande), tout simplement parce que cela lui revenait trop cher. Il avait constitué des régiments de cuirassiers de géants (mesurant au moins six pieds) montés sur des chevaux énormes venus à grands frais de Holstein. Le résultat était qu’ils ne pouvaient dépasser le trot sans se rompre les reins. Mais, selon les tactiques traditionnelles de l’époque, cela n’est pas en soi un défaut puisque le « poids » d’une unité (c’est-à-dire son aspect massif) et sa capacité à garder sa cohésion sont plus importants que l’aptitude à manœuvrer ou la vitesse pure . La cavalerie prussienne de 1741 venait tout juste officiellement d’abandonner la caracole au profit du choc et de la charge. (Ordre royal du début de 1741 de se mettre au galop dans les derniers trente pas de la charge). Mais on ne décrète pas d’un mois à l’autre une habileté à s’élancer sabre au clair à la manière des cavaliers de Malborough ou de Charles XII. A Mollwitz et à Chotusitz, la cavalerie lourde prussienne n’est capable que d’un trot accéléré, une allure certainement peu agréable pour des cavaliers portant de lourds plastrons de cuirasse. Mais les raisons de la cuisante déroute de Mollwitz ne tiennent sûrement pas qu’à cela. Troupes et montures étaient fatiguées parce que Frédéric avait imposé une marche forcée pour surprendre ses ennemis dans leur camp ; la durée du déploiement (au moins 90 minutes), que les généraux prussiens avaient voulu classique, en plus de faire perdre le bénéfice de la surprise, acheva d’épuiser une cavalerie qui devait se déplacer jusqu’aux ailes. Or, comme Schwerin et Léopold d’Anhalt-Dessau se rendaient compte de la supériorité numérique des cavaliers autrichiens (4 000 contre 8 000 !), ils suggérèrent d’employer une méthode mise à l’honneur par Gustave Adolphe plus d’un siècle auparavant : intercaler des bataillons de grenadiers entre les régiments de cuirassiers. Autant interdire à ces derniers un mouvement cohérent vers l’avant. De toute façon, le danger ne vint pas de l’avant mais de côté, incarné par une charge de flanc des cuirassiers et dragons autrichiens de Römer sur l’aile droite prussienne. Les cavaliers prussiens les attendaient sans pouvoir bouger. Leur chef, Schulenburg, fut un des premiers tués. Frédéric tenta de rallier le 11ème cuirassiers, mais la panique saisit toute l’aile. Ce fut la débandade et Schwerin recommanda au roi d’abandonner le champ de bataille. La carrière du « roi connétable » commence ainsi par une terrible humiliation : on imagine ses pensées lorsqu’il apprit que l’infanterie de Schwerin avait fini par vaincre en son absence ! A Chotusitz, les cavaliers de Buddenbrock à l’aile droite se déployèrent sur un terrain qui, c’est le moins que l’on puisse dire, ne les avantageait pas ! Un vaste étang derrière eux leur coupait la retraite ; en face, sur une colline, se tenaient les cavaliers autrichiens à nouveau supérieurs en nombre. Les mêmes causes ayant les mêmes effets… Frédéric comprit qu’il fallait réformer entraînement, doctrines d’emploi, montures ; bref toute la formation de cette arme. L’artillerie eut un rôle mineur dans ces premières campagnes. Il y avait environ cinquante pièces à Mollwitz et 82 à Chotusitz, la plupart étant des canons de 3 ou de 6 livres attachés « à la suédoise ». Une quinzaine de canons de 12 avaient pourtant servi à Mollwitz de batterie fixe située en avant des lignes pour bombarder les régiments autrichiens devant le village. Lorsque l’infanterie des habits bleus se porta en avant, ils se turent bien évidemment. A Mollwitz tout comme à Chotusitz, les Prussiens avaient disposé d’une confortable supériorité en artillerie. Frédéric II pouvait donc ne considérer cette arme que comme un surcroît de puissance de feu et rien de plus .

3.3.2. La grande période d’élaboration de l’Art de la guerre frédéricien : 1743-1758.

Les apports de Frédéric le Grand à la pensée militaire sont (trop) souvent considérés de façon monolithique (grossièrement : « l’ordre oblique » comme panacée au combat.). Au risque de paraître iconoclaste, il nous faut préciser que cette période centrale se découpe en une première de 1743 à 1748 (date des Principes généraux de la guerre), qui est une phase d’expériences et de maturation des idées du roi de Prusse ; une deuxième de 1748 à 1756 où Frédéric II impose ses conclusions sur les qualités du général, sur la conduite stratégique, sur le rôle des batailles et des différentes armes dans cette stratégie, sur la manière de vaincre le plus rapidement, et sur les nouvelles méthodes d’entraînement à employer à cet effet ; et enfin une dernière phase de mise en pratique de 1756 à 1758 qui démontre, après bien des pertes et des échecs (ou des victoires à la Pyrrhus), à Frédéric qu’il fait fausse route, en partie tout au moins .

La description du bon général est la clé de voûte de la pensée frédéricienne. Pour l’historien, elle est particulièrement intéressante car elle permet d’analyser comment le roi de Prusse présente son propre travail et sa méthode de réflexion. Tout d’abord, le général idéal est un observateur averti et consciencieux de multiples détails de terrains (rivières, passages de défilés, épaisseur des bois) . Le moyen d’acquérir ces connaissances est d’effectuer soi-même des reconnaissances pour déterminer, par exemple, combien de chemins sont utilisables et par conséquent combien de colonnes on va former. Il faut donc ne pas se ménager pour que « ces idées se trouvent arrangées si nettement dans l’esprit qu’on ne soit embarrassé de rien lorsque la guerre se fait. Ces méditations doivent être profondes et bien digérées, et il faut se donner tout le temps que des matières de cette importance demandent ; lorsqu’on n’a pas vu la première fois, il faut retourner une seconde, revoir et examiner encore » . Il est vrai que Frédéric effectuait lui-même ses propres reconnaissances durant la guerre de 1744-1745, tout simplement parce que son état major était peu étoffé et que ses hussards n’en étaient encore qu’aux premiers balbutiements. Mais le général doit aussi se montrer un être de raison capable de réflexion à partir de ses observations et de son expérience . Bref, l’apparente contradiction entre la théorie et la pratique doit se résoudre dans la personne du bon général : d’après son expérience, on peut tirer de nouveaux principes théoriques. Une idée typique des Lumières . Les qualités du bon général sont donc à la fois contradictoires et complémentaires : « … dissimulé et naturel, doux et sévère, défiant et tranquille, ménager par humanité et quelquefois prodigue du sang de ses soldats, travaillant de la tête et agissant de sa personne… » . Même le « coup d’œil » tel qu’il est envisagé par le roi de Prusse est une notion ambivalente . Le domaine stratégique constitue certainement un des apports principaux de Frédéric II à la pensée militaire. On ne saurait d’ailleurs minorer son influence à long terme sur la conduite des conflits par les états-majors allemands de la première et de la deuxième guerres mondiales. « Nos guerres doivent être courtes et vives. Il ne nous convient pas du tout de traîner les choses en longueur. Une guerre de durée détruirait inévitablement notre admirable discipline ; elle dépeuplerait nos ressources » . Une Blitzkrieg avant l’heure en somme. Cela se traduit par la prise de l’initiative à la fois au début du conflit et au cours des campagnes. Il est certain que la centralisation du commandement avantage sérieusement Frédéric sur les généraux et les cours ennemis qui préfèrent avec angoisse attendre ses premiers coups pour les parer. En 1740, Frédéric s’engage ainsi en Silésie, sans en avertir ses alliés et en peine mauvaise saison. Il conclue la paix de Breslau le 11 juin 1742 et lâche ses alliés français et bavarois. En août 1744, sa décision d’attaquer à nouveau les Autrichiens qui ont le vent en poupe est tout aussi prompte. Quant à l’ouverture de la guerre de sept ans, elle se fait par « l’invasion préventive » de la Saxe en 1756. De la même façon, Frédéric se moque des conventions et prolonge les opérations pendant l’hiver s’il pense y trouver un avantage. Rappelons que Leuthen et Mollwitz se sont déroulées sur un terrain enneigé. A Leuthen, Frédéric II désirait battre les Autrichiens pour les empêcher de s’établir durablement dans Breslau . Les guerres contre plusieurs ennemis et sur plusieurs fronts doivent être évitées par la diplomatie. « Ces sortes de guerres ruinent les armées par la fatigue des marches qu’on leur fait faire, et si elles durent, elles prennent pourtant une fin malheureuse » . Pendant les deux premières guerres silésiennes, les Prussiens ont fait face à des coalitions limitées. Est ce à dire que Frédéric aurait été moins prudent en 1756 ? Le tout début de la guerre de sept ans semble pour le roi de Prusse tout aussi prometteur, malgré les accords entre les cours d’Autriche, de France, de Suède et de Russie. En fait, tout se joue à Kolin qui est paradoxalement le modèle de la bataille décisive parce qu’elle remet tout en cause. Les Prussiens n’avaient fait qu’une bouchée de la Saxe. Comme l’explique Frédéric après coup dans ses mémoires, s’il avait vaincu le 18 juin 1757, c’en était fait de Prague et de l’armée de Charles de Lorraine qui s’y était réfugiée. Le prince avait envoyé un courrier à sa cour pour signifier qu’il ne lui restait plus que pour une semaine de vivres. Si les troupes de secours de von Daun avaient été battues, tout porte à croire qu’il ne restait plus à l’Autriche qu’à demander la paix ou à se retirer de Bohème et de Moravie. Ce voyant, Russes et Français se seraient encore moins pressés pour venir à l’aide de leur allié. Frédéric ayant perdu cette chance de conclure en deux campagnes la guerre, celle-ci se poursuivit en une alternance de succès et de revers. Il est donc bien légitime que Marie Thérèse ait baptisé le 18 juin « d’anniversaire de la monarchie ». Mais, même dans ce contexte, Frédéric utilise le principe de la manœuvre en position centrale en concentrant ses meilleures troupes, c’est-à-dire celles qui l’accompagnent toujours. Le but est d’éliminer au cours d’une campagne les ennemis les uns après les autres sans qu’ils puissent se rejoindre (ce principe de base n’a donc pas été inventé par Napoléon). Généralement la première cible, ce sont les Autrichiens ; ce n’est que quand les Russes se mettent à menacer le Brandebourg en 1758 que Frédéric lève le siège d’Olmütz et marche à toute allure pour les rencontrer à Zorndorf. Néanmoins l’assertion de Frédéric se révèle exacte : en 1761-1762, la Prusse est complètement épuisée par ses guerres sur plusieurs fronts.

L’idée forte des années 1743-1758, c’est que la bataille décisive est l’instrument principal de la stratégie. « Les batailles décident du sort de Etats. Lorsqu’on fait la guerre, il faut bien en venir à des moments décisifs, ou pour se tirer d’embarras, ou pour y mettre votre ennemi, ou pour terminer des querelles qui n’en finiraient jamais » . Ce concept, qui paraît tout à fait naturel au temps de la Révolution et de l’Empire napoléonien, est pourtant problématique dans le cadre de l’expérience de Frédéric II. Mollwitz a donné un contrôle momentané de la Silésie. Mais jamais les Autrichiens n’ont abandonné leurs vues de reconquête. A part Kesselsdorf, aucune victoire ne les a conduit à la table des négociations. Kolin et Leuthen ont été décisives dans un sens négatif : la première en mettant un terme aux victoires faciles et à la réputation d’invincibilité des Prussiens ; la seconde, en signant la fin tragique de la reconquête de la Silésie par les Habsbourgs. Dans un ouvrage de 1991, Russel Weigley explique que la bataille décisive est une utopie. Selon lui, les batailles de l’époque sont surtout des futilités qui tuent un peu plus d’hommes que les manœuvres élaborées. Du fait des effectifs engagés (Frédéric n’eut jamais plus de 65 000 hommes sur un champ de bataille), il est impossible de mettre à genoux son ennemi. C’est un peu aller trop loin. Showalter, lui, tâche de montrer que les conséquences d’une bataille, même dans le contexte de guerres limitées, peuvent être cruciales : banqueroute, perte d’une province vitale, démoralisation de l’armée et de la cour… Les effectifs engagés ne déterminent pas l’importance d’une bataille : à Kesselsdorf (31 000 hommes de chaque côté) en 1745, et à Freiberg ( 22 657 Prussiens contre 31 000 impériaux et Autrichiens), des combats mineurs déterminèrent la cour de Vienne à négocier . En fait, si Frédéric adopte cette forme de stratégie, c’est parce qu’il pense qu’elle convient à la formation militaire prussienne : précise, mais risquant facilement de dégénérer en cas de conflit prolongé. La recherche de la bataille décisive, c’est l’intention de démontrer aux ennemis que l’infanterie prussienne exercée par le Drill est la meilleure du monde et qu’elle est invincible. C’est donc une stratégie de bluff, de dissuasion psychologique, qui joue beaucoup sur le moral et la réputation de double invincibilité du roi et de son infanterie. Tout ce que les observateurs étrangers ont pu broder sur l’armée prussienne sert inconsciemment la propagande du Grand Frédéric et donc sa victoire. L’organisation des opérations stratégiques occupe une grande part des écrits de Frédéric à partir de 1745. On est éberlué par ses soins pour conserver son armée pendant les marches et les campements. C’est certainement une des conséquences de la campagne de 1744, qui a bien failli le dégoutter à tout jamais de tout commandement militaire. Sans bien assurer ses lignes de ravitaillement, l’armée prussienne avait envahi la Bohême et assiégé Prague. Cependant, tout comme les Français en 1742, l’hiver 1744-1745 fut terrible pour les Prussiens qui ne purent hiverner sur place. Frédéric se décida alors pour la retraite, mais son armée fut constamment harcelée par les irréguliers autrichiens (pandours de Trenck et hussards hongrois). Désertions (au moins 17 000 !), maladies et malnutrition réduisirent de moitié les effectifs. Un désastre . A partir de cette expérience, Frédéric II élabore des procédés dignes des Romains antiques. Tout d’abord en prescrivant des remèdes et en prenant des précautions contre la désertion : éviter de camper près des bois (ce qui a parfois des conséquences funestes en hiver lorsqu’on ne trouve plus de quoi se chauffer !), faire visiter les tentes des soldats par les officiers, établir des patrouilles de hussards autour du camp, obliger les officiers à mettre leurs hommes en file pour recevoir de l’eau, punir sévèrement la maraude, prohiber les marches de nuit, placer des officiers à l’entrée et à la sortie des défilés, nourrir bien la troupe (pain, viande, bière, eau de vie), enquêter sur les désertions spectaculaires et casser les officiers ou trop durs ou trop confiants… Les camps occupent ensuite une grande partie du souci de Frédéric II depuis qu’à Soor et à Chotusitz, ses troupes se sont faites surprendre en plein campement . Il distingue les « camps d’assemblée » où les troupes sont proches de leurs magasins et loin de l’ennemi ; les « camps de repos » où on attend les manœuvres d’un ennemi éloigné en exerçant ses propres régiments ; les « camps de fourrage » qui doivent être fortifiés parce que un détachement de fourrageurs est une proie facile ; les « camps retranchés » lors d’un siège ; les « camps défensifs » qui protègent un corps (le camp de Bunzelwitz en 1761 sauve l’armée de Frédéric de la menace de l’armée combinée austro-russe.) ; et enfin les « camps qui couvrent le pays » où on coupe une ligne d’invasion tout en menaçant les communications de l’ennemi. Cette recrudescence de précautions ne veut pas dire que les Prussiens adoptent une attitude défensive. Au contraire, Frédéric pense qu’un retranchement sera toujours forcé par un ennemi audacieux. Sitôt forcé, l’armée l’abandonne découragée ; et si, par hasard, l’ennemi est repoussé, l’armée est suffisamment désorganisée pour ne pas pouvoir poursuivre. Le but des camps sophistiqués de Frédéric est donc d’assurer un repos ponctuel à son armée avant d’aller à l’ennemi, tout en évitant la stratégie de la lenteur qui s’appuierait sur des forteresses. Le roi est aussi conscient que c’est une bonne école pour ses officiers dans la manière d’utiliser le terrain, de mesurer l’aire dont on a besoin et de construire redoutes, fossés, etc… Les marches de l’armée sont évoquées à plusieurs reprises. Frédéric II réactive l’idée que la première règle est de ne pas séparer ses forces sous peine d’être battu en détail . Il est bon de constituer une avant garde (composée idéalement de 2 000 hussards, 1 500 dragons et 2 000 grenadiers) pour surveiller et tâter l’ennemi ; mais celle-ci doit toujours rester à portée d’être soutenue au bout d’une journée de marche. Frédéric ne voit que trois cas où on peut détacher des corps : soit pour escorter des convois, soit pour harceler l’ennemi lorsqu’on adopte une attitude défensive, soit pour exploiter une victoire et nettoyer une province ou assiéger une ville. Dans tous les cas, il faut se régler sur les mouvements de l’ennemi, ce qui n’est pas idéal pour garder l’initiative. Frédéric envisage également les différentes marches d’armée que l’on peut effectuer. Ordinairement, son armée n’effectuait pas plus de 20 kilomètres environ par jour . Le dispositif habituel est de marcher « par ailes » sur quatre colonnes, et non « par lignes qui est un dispositif plus contraignant. (Voir annexe ). Les bagages et l’artillerie sont placés entre les deux colonnes d’infanterie de la deuxième ligne, tandis que les pontonniers et le génie sont avec celles de la première ligne, au cas où il faudrait aménager un passage. Frédéric dispose d’une vaste gamme de mouvements subtils pour les passages de rivières ou de défilés, les retraites, etc… Enfin, on peut citer un certain nombre de stratagèmes destinés à piéger l’ennemi et qui n’ont rien à envier à ceux de l’Art de la guerre de Machiavel. Par exemple, faire le timide en exagérant la force des détachements envoyés plus loin pour décider l’ennemi à la bataille (ce que fit Frédéric en 1745 : la campagne précédente l’ayant tellement éprouvée, l’armée prussienne avait besoin d’une victoire comme celle de Hohenfriedberg pour son moral). Dans le même but, il propose de rétrécir le camp pour paraître le plus faible possible (un peu comme les consuls Claudius Néron et Marcus Livius à la bataille du Métaure en 207 avant notre ère). Et bien sûr, il recommande de surprendre l’ennemi lorsqu’il va prendre ses quartiers d’hiver. La résolution des combats tactiques est souvent présentée comme le chef d’œuvre de Frédéric II. C’est certainement très exagéré. L’originalité de la pensée de Frédéric telle qu’on peut la cerner dès les instructions de Seelowitz (17 et 25 Mars 1742), c’est que ce n’est pas l’attrition mais le facteur psychologique qui est fondamental sur le terrain. A partir de 1742, Frederic se montre iconoclaste en rejetant l’ordre de bataille classique et en affirmant qu’on peut battre l’ennemi en état d’infériorité numérique. La solution aboutie dans la théorie, c’est l’ordre oblique . On cite souvent l’inspiration des victoires du thébain Epaminondas (à Leuctres en -371 et à Mantinée en -362) comme origine lointaine de l’ordre oblique. Mais il semble qu’il s’agisse plus d’une redécouverte après coup dans un souci de propagande que d’une source réelle de réflexion. L’attaque en échelon de phalanges monolithiques impropres à tout autre mouvement que la charge frontale est difficilement comparable aux complexes séquences de l’ordre oblique prussien. Montecuccoli avait déjà prouvé que les prises de flanc sont décisives dans les batailles ; mais il n’est pas évident que Frédéric II l’ait consulté. En fait, l’ordre oblique est déjà en germe dans les instructions de Seelowitz ; mais surtout, c’est l’expérience de la bataille de Soor qui est décisive dans la pensée de Frédéric II. Le 30 Septembre 1745, l’armée prussienne se fait une fois de plus surprendre dans son camp. L’armée austro-saxonne de Charles de Lorraine est sortie soudainement d’un bois et se déploie sur un terrain qui l’avantage (les hautes collines du Graner Koppe où s’installent grenadiers et artillerie). Pressés par l’urgence, en état d’infériorité numérique (près d’un contre deux), Frédéric II choisit d’empêcher à tout prix les alliés d’exploiter leurs avantages en attaquant immédiatement avec ses meilleures troupes le flanc où ils sont le plus forts. Il « refuse » d’attaquer sur l’aile gauche (où les alliés trop étirés ne bougent pas) et il concentre ses grenadiers devant le Graner Koppe avec un corps de cavalerie en soutien sur le flanc. Le résultat est une victoire partielle ; mais ce que Frédéric a dû observer, c’est la paralysie des alliés dès qu’ils ont su les prussiens sur leurs flancs. Charles de Lorraine n’a même pas utilisé sa cavalerie, pourtant deux fois supérieure en nombre. Et pourtant beaucoup des régiments prussiens étaient à la traîne, surtout sur l’aile gauche, et auraient pu être attaqués avant leur déploiement. Les séquences de l’ordre oblique sont théorisées dans les instructions pour les généraux d’infanterie et de cavalerie datées du 14 août 1748. Elles commencent par une marche nocturne ou à l’aube pour tourner l’ennemi sur son flanc à une distance éloignée (en utilisant les bois notamment). Une force d’avant-garde (l’avant-garde elle-même ou une brigade d’élite composée de grenadiers) s’avance en pointe de l’attaque, soutenue par au moins 40 canons. Un corps de cavalerie protège son flanc. Le reste de l’armée est « refusé », c’est-à-dire tenu en réserve et déployé en échelon de façon à fixer l’ennemi et à éventuellement couvrir une retraite. (Voir annexe ). Bref, c’est un dispositif ardu qui repose sur une bonne synchronisation et qui demande un haut niveau de capacités de la part des officiers exécutants. Il n’est donc pas étonnant que cette période 1745-1756 soit également celle où Frédéric élabore ses savants « Deployiren » pour déployer le plus rapidement possible ses troupes en colonne en ordre oblique. Cependant, l’idée du combat résolu avec célérité par la paralysie psychologique de l’adversaire est antérieure à la conception de l’ordre oblique. En fait, dès 1742-1743, Frédéric II décide d’adapter l’école française et suédoise de la charge « à prest » à sa propre infanterie. Il a, en effet, constaté à Mollwitz que le tir ralentissait l’avance de son infanterie, et que c’était plus la peur des murailles mouvantes que l’attrition due au tir lui-même qui avait donné la victoire à Schwerin. De plus, une bonne mécanique de tir lui semble difficile à maintenir si une guerre se prolonge. C’est pourquoi, l’armée prussienne nous donne le rare exemple de changer totalement de doctrine de combat. Cela ne fait pas figure d’hérésie à l’époque : au même moment, le maréchal de Saxe et ses épigones assurent que la clé de la victoire réside non dans l’écrasement mais dans la destruction de la cohésion ennemie. Selon eux, il faut parvenir à persuader chaque soldat ennemi que le meilleur moyen de survivre est dans la fuite plutôt que le combat. Peut-être inconsciemment, Frédéric II identifiait-il sa situation avec celle de Charles XII : gouverner une nation moyenne et capable, mais entourée par des ennemis puissants ; les décisions promptes et soutenues sont alors nécessaires. Les tactiques de l’infanterie prussienne suggérées dans les instructions du 25 mars 1742 et fixées dans le règlement d’infanterie de 1743 ne sont pourtant pas une imitation de l’attaque Gà Pà à l’arme blanche des Suédois ou de « l’ordre profond » de Folard. Il faut marcher à l’ennemi, mais en ordre, et donc sans tirer. Selon Frédéric, l’ennemi doit logiquement décrocher ; s’il ne le fait pas, une salve peut être délivrée à vingt pas. Mais dans tous les cas, et le roi le répète, l’essentiel n’est pas de tuer, mais de gagner du terrain . Le combat ne doit pas dégénérer en engagements de petites unités, mais il est très important que les officiers appliquent le schéma royal et gardent le contrôle de leur monde. Les expériences de la deuxième guerre silésienne ne semblent pas contredire Frédéric : à Hohenfriedberg, le régiment Anhalt-Dessau (n°3) chassa sans ouvrir le feu les bataillons saxons (il est vrai que les grenadiers sur les flancs les couvraient de leur tir soutenu. A Soor, la première attaque avait échoué devant les batteries autrichiennes du Graner Koppe ; mais la deuxième l’avait finalement emporté. Mais il est vrai que les grenadiers autrichiens, emportés par leur enthousiasme de repousser pour la première fois les habits bleus, avaient avancé, empêchant leurs pièces d’artillerie de tirer à nouveau. Ce qu’il y a de paradoxal, c’est que cette doctrine est décalquée de celle de la cavalerie. Dès les premières recommandations suivant Mollwitz (celle du 3 juin 1741 notamment), Frédéric II recommande à sa cavalerie de charger en formation serrée et au galop pour jeter la panique chez les ennemis avant le choc. C’est la charge « en muraille », une charge qui réunit à la fois vitesse (pour impressionner l’ennemi) et ordre (pour que les officiers contrôlent leurs troupes). Rappelons que les officiers chargent à 5 pas en avant de la ligne pour ne pas se laisser déborder . L’instruction du 17 mars 1742 et le règlement de 1743 prévoient ainsi de toujours charger et de jamais attendre un assaut ennemi sans contre charger. La charge commence au trot accéléré et se termine au galop dans les derniers 100 pas. L’instruction du 25 juillet 1744 double cette distance à 200 pas. La charge en désordre doit être évitée car il est difficile après un engagement de reformer la ligne. Or, les Prussiens risquant toujours d’être en infériorité numérique, il faut utiliser au maximum la discipline des troupes montées. C’est ainsi que Frédéric pense rendre possible une poursuite. Une autre tactique de cavalerie a été suggérée au roi par l’expérience de Hohenfriedberg en 1745. C’est la formation très secrète (on en parle comme un mystère religieux) de la « colonne de cavalerie ». Le principe paraîtra très simple à l’époque de la Révolution et de l’Empire, mais l’expérience fortuite semble être une révélation pour les officiers prussiens. Le lieutenant général Gessler, commandant les dix escadrons des dragons de Bayreuth, se tenait en réserve. Il remarqua soudain que la première ligne d’infanterie avait creusé une brèche entre les villages de Günthersdorf et de Thomaswaldau. Il conduisit alors son régiment en colonne par escadron dans cette brèche et se déploya sur les flancs de la deuxième ligne d’infanterie autrichienne. 20 bataillons furent pulvérisés en 20 minutes ! Dans les Principes de 1748, Frédéric II applaudit l’initiative. Dès l’instruction de 1753, il théorise la manœuvre en associant dragons et hussards ; le but de la colonne est d’augmenter la vitesse et la cohésion du mouvement pour éviter les tirs d’artillerie, mais l’opération n’est possible que si l’ennemi ne dispose pas d’une réserve de cavalerie toute proche. Le redéploiement en ligne est en effet très risqué. (Voir annexe ). L’artillerie, par contre, ne connut pas de révolution. Tout au plus, Frédéric II recommande-t-il instamment de toujours faire accompagner les bataillons par des canons « à la suédoise » pour compenser l’interdiction de tirer. De Hohenfriedberg jusqu’à Kolin, les batteries sont placées sur des hauteurs et ne bougent pas jusqu’à la fuite de l’ennemi (ou des Prussiens !).

3.3.3. L’élargissement des orientations : 1758-1786.

Les premières expériences de la guerre de sept ans laissèrent Frédéric II songeur. Lobositz et Prague : deux victoires à la Pyrrhus ; Kolin, Gross Jägersdorf, Breslau : trois défaites ; Rossbach et Leuthen : deux brillantes victoires mais où avaient joué des conditions exceptionnelles (infériorité de la cavalerie française et surtout des éclaireurs à Rossbach, brouillard qui cache une manœuvre complexe à Leuthen) ; Zorndorf : une nouvelle victoire à la Pyrrhus ; Hochkirch : une indéniable défaite. A partir de ce moment, Frédéric commence à craindre pour ses troupes érodées par les combats et les marches d’un « front » à l’autre. C’est également le temps où Frédéric reconsidère les tactiques de ses principaux ennemis autrichiens et russes. Les réflexions sur la tactique et quelques parties de la guerre, composées durant l’hiver 1758-1759 et envoyées à quelques généraux avant la nouvelle campagne, sont tout à fait emblématiques de ce nouveau souffle . Plus symboliquement, durant ce même hiver, Frédéric II compose des Réflexions sur les talents militaires et le caractère de Charles XII, roi de Suède, où le roi de Prusse brûle son ancienne idole et modèle militaire. Dans ces deux textes s’exprime déjà l’amertume du Capitaine qui doit privilégier ruses et précautions sur la décision rapide . A partir de 1758, le général idéal décrit par Frédéric II est un modèle de prudence et d’audace sagement concertée. La connaissance des données de la guerre est plus que jamais une nécessité. La stratégie générale des armées prussiennes ne subit pas de profondes mutations, mais c’est l’esprit d’emploi qui a évolué. Le but recherché est la bataille décisive, mais en mettant tous les atouts de son côté, puisqu’il n’est plus assuré que la réputation de l’infanterie prussienne suffira pour vaincre. Frédéric II développe donc une série de manœuvres de déception et de diversion pour éviter les concentrations ennemies. A cet effet, les raids de corps francs et de troupes légères, qu’il redécouvre à cette époque, doivent être utilisés conjointement avec des manœuvres complexes de corps détachés. Dans le même but, c’est à cette époque que le roi redécouvre l’intérêt des alliances de revers : il multiplie ses ambassades secrètes aux Turcs et aux Tatars de Crimée (1762) ainsi qu’aux Russes (en 1778) . Frédéric ne considère plus l ‘attaque comme le seul mode prussien, mais il distingue guerre offensive, défensive et à puissances égales . Les impératifs en sont tous différents. Dans ce contexte, la connaissance des théâtres d’opération et des forces ennemies devient l’impératif seriné par le roi à ses généraux. Il définit des catégories de terrains (« pays ouvert », « pays de défilés et de postes », « pays de forêts », « pays de montagnes ») et disserte sur leurs avantages et leurs inconvénients. Le général idéal devient donc un savant encyclopédiste qui doit réfléchir à l’avance à ses projets pour analyser quelles difficultés il peut rencontrer . Les camps fortifiés deviennent un passage obligé après chaque marche. Le titre du traité de 1770 où Frédéric II fait la somme de ses découvertes est symbolique : Eléments de castramétrie et de tactique. L’avant-propos explique : « L’ennemi qui a senti le désavantage qu’il a eu envers nous les premières campagnes, a depuis perfectionné sa castramétrie, sa tactique et son artillerie. La guerre en est devenue plus raffinée, plus difficile et plus hasardeuse, parce que nous n’avons plus des hommes seulement à combattre, mais plutôt les précautions que la tactique enseigne. (…) Il faut donc bien nous imprimer dans la mémoire que désormais, nous n’aurons plus qu’une guerre d’artillerie à faire, et des postes à attaquer ».

Il ne s’agit pas d’une guerre de tranchées avant l’heure. Mais la guerre de sept ans a montré à Frédéric qu’une tactique défensive bien préparée et fondée sur la puissance de feu (comme celle des Russes) était difficilement surclassable par une doctrine fondée sur le facteur psychologique. Abattis, redoutes, fossés, chausse-trappes, inondations doivent donc être utilisés systématiquement pour fortifier un bois, une colline à pente douce, une rivière, un marais, ou une montagne. Des troupes légères doivent occuper les passages secondaires, tandis que les points d’attaque obligés doivent être pris en enfilade par des tirs croisés de batteries. Le but de Frédéric II n’est pas de se laisser enfermer dans son camp retranché mais d’utiliser les camps et sites retranchés comme les légions romaines ou les Anglais de la guerre de cent ans. Un général doit, selon lui, pouvoir tromper l’ennemi en envahissant une de ses provinces par surprise. Là, il établit son camp qu’il utilise pour compenser son infériorité numérique et utiliser au maximum la capacité de tir prussienne. Le camp peut également servir de base à un mouvement offensif lors d’une bataille. Dans tous les cas, il vaut mieux utiliser la structure du camp lors d’une bataille plutôt que d’effectuer des marches de rencontre avec un ennemi non reconnu. On comprend donc que d’importants changements ont été opérés au niveau tactique. Les pertes et l’exemple des ennemis, notamment autrichiens, font reconsidérer le facteur du tir et de l’attrition dans la victoire. Frédéric II conseille toujours d’utiliser l’ordre oblique, mais parce que c’est une bonne méthode d’attaque partielle en tenant une partie de l’armée en réserve . L’idée majeure, c’est que « Les batailles se gagnent par la supériorité du feu » . Un assaut précis, délivré sur un terrain reconnu, avec le soutien de l’artillerie, doit permettre la victoire, pour peu que les réserves suivent les troupes de pointe. La cavalerie doit être utilisée pour exploiter une brèche ou menacer un flanc ; mais il lui faut se déployer sur un terrain qui l’avantage et ne pas se laisser exposer aux tirs meurtriers de l’artillerie. Elle est donc placée en arrière, en troisième ligne, et non plus directement sur un flanc. Les dispositifs de combat sont donc profondément modifiés d’une manière qui annonce ceux de la Révolution. L’attaque doit être délivrée du fort au faible, c’est-à-dire où l’ennemi est le plus dégarni. L’infanterie avance et cherche à occuper une bonne position de tir où on menace les flancs des bataillons ennemis. C’est une différence notoire avec l’infanterie française de la fin de l’Ancien Régime, de la Révolution et de l’Empire qui cherche plutôt l’assaut à la bayonnette. C’est ce qui explique la différence des comportements lors de la campagne de 1806. Mais surtout, l’artillerie s’impose comme artisan principal de la victoire. Dès 1755, Frédéric II imagine de soutenir une ligne d’infanterie qui avance par dix obusiers tirant selon une trajectoire courbe au dessus des têtes . A partir de 1758, Frédéric II cherche à combler son retard en matière de doctrine d’emploi et de quantité des pièces. L’artillerie doit d’abord être utilisée de préférence en batteries qui soutiennent des lignes d’infanterie. Des batteries de dix canons de 12 ou de 24 sont positionnées pour couvrir les flancs durant la guerre de sept ans. Frédéric ajoute en 1770 qu’il est nécessaire d’équiper chaque brigade d’infanterie en ligne d’une batterie de dix canons de 12 en sus des canons attachés aux bataillons . La puissance de feu est ainsi multipliée. Les obusiers doivent être groupés en batteries de cinq canons. Ils appartiennent à la réserve et le général les détache pour couvrir une attaque, ou exécuter un tir de contrebatterie (ce type de tirs a été exceptionnel pendant la guerre de sept ans, mais il a beaucoup impressionné Frédéric II). Les obusiers sont également l’arme idéale pour déstabiliser une réserve de cavalerie ennemie située sur une hauteur ou derrière un bois. L’artillerie doit aussi être plus mobile. Rossbach et Leuthen ont démontré qu’un changement de position sous le feu de l’ennemi pouvait s’avérer heureux. (Voir annexe XXIII ). C’est pourquoi, dès 1759, Frédéric crée, sur le modèle des canons qui accompagnent les régiments de cavalerie russes, une « artillerie volante » de six canons de 6 livres, où tous les servants sont montés. Pourtant, il utilisa assez peu cette pionnière et ses sœurs. Le roi les gardait souvent en réserve pendant la guerre de sept ans. Par contre, la guerre de succession de Bavière reconnut l’utilité de l’artillerie à cheval dans les rares combats qui se produisirent .

CHAPITRE 4 : LE COMBAT COMME SOURCE ET REVELATEUR DE L’EXPERIENCE.

Malgré tous les soins de Frédéric II, l’éducation par le livre ne suffit pas à former les officiers prussiens. Les carences de la circulation des traités militaires, l’absence de structures permanentes au-dessus du niveau régimentaire en constituent une partie des causes. Dans un système à l’ancienneté, les conditions réelles du combat représentent paradoxalement un facteur indéniable de formation tactique. Paradoxalement, oui, car les batailles sont particulièrement meurtrières pour les cadres : disons qu’un officier, qu’il soit subalterne ou supérieur, sort d’un combat ou mort, ou vivant et plus expérimenté. Il faut d’ailleurs préciser que cette expérience peut très bien être inconsciente, voire quasi impalpable : un régiment dont le moral « casse » d’une bataille à l’autre, ou qui, au contraire, fait preuve d’un authentique esprit d’initiative, peut être un exemple révélateur de procédés infimes certes, mais qui intéressent énormément la formation tactique. André Corvisier a démontré l’importance de ces éléments pour le moral des soldats à travers l’exemple des Français à Malplaquet (1709). Les nombreux mémoires d’officiers prussiens constituent une source de premier ordre pour comprendre des problèmes essentiels : les changements de tactique de Frédéric II précédemment évoqués sont en effet éclairés par les conditions du commandement à différents niveaux. Bref, des interrelations existent entre le combat et la formation des officiers. Ainsi la pratique est-elle révélatrice de tactiques coûteuses, de carences dans des domaines spécialisés comme la science des sièges, et surtout des parts respectives du conformisme et de l’initiative au combat.

4.1. LA PERTE ENDEMIQUE DE CADRES PRECIEUX.

On aurait tort de croire encore au mythe de la « guerre en dentelles » policée où les officiers se saluent avant de tirer. Les batailles du XVIIIème siècle sont de événements rares et savamment préparés, mais qui sont terriblement meurtriers dans leur brièveté. On peut dire que, si on fait la part des succès et des échecs exceptionnels, l’armée prussienne perd au moins 20% des effectifs engagés à chaque bataille. Si on ajoute qu’en moyenne une bataille dure cinq heures (deux heures pour Rossbach, dix heures pour Zorndorf constituent les extrêmes) sans compter la poursuite, on peut se faire une idée du caractère éprouvant des combats. Là où le bât blesse, c’est que les officiers prussiens souffrent proportionnellement plus que les simples soldats. Dans les conditions de la guerre du XVIIIème siècle, même le haut commandement n’est pas du tout exempt des dangers du champ de bataille. Disons que pour 100 soldats prussiens hors de combat, on a cinq officiers tués, gravement blessés, ou prisonniers : un taux supérieur à celui de l’encadrement moyen d’un régiment d’infanterie prussien (un officier pour 25 hommes environ.). Bien sûr d’autres agents de destruction imprévisibles (maladies, malnutritions, fatigues, suicides, captures de détachements isolés ou de garnisons) peuvent compléter l’œuvre destructrice des batailles. Mais il faut souligner que l’armée de Frédéric II a une consommation en officiers qui signifie à terme son anéantissement. Les chiffres cités par Christopher Duffy et Dennis Showalter sont tout simplement effrayants : sur les 5 500 officiers chevronnés et bien entraînés dont disposait Frédéric II en 1756, au moins 2 250 sont mis hors de combat de 1756 à 1758 ; 1328 sont perdus dans les triples désastres de Paltzig, Kunersdorf et Maxen ; et 771 autres à Landeshut, Liegnitz et Torgau (ces deux dernières étant pourtant des « victoires »). Après la guerre de sept ans et le retour des captifs, on peut faire état que 4 500 officiers au moins ont été définitivement perdus . C’est dire l’importance du renouvellement des cadres qui a dû se produire à partir de 1758-1759 : c’est le moment où de jeunes cadets et des bourgeois comblent les pertes en officiers expérimentés et où il devient plus que nécessaire de réviser les tactiques, ne serait ce que parce que les nouveaux venus ne peuvent être laissés à eux-mêmes. Le destin des membres de certaines dynasties militaires est assez éclairant. La guerre de sept ans causa la mort de vingt membres mâles des Kleist, de vingt encore des Bellings et de 19 des Kamecks. Il ne restait plus ainsi que trois Bellings vivants à la fin des hostilités ; et on peut estimer que les guerres de Frédéric II contribuèrent à l’extinction potentielle d’environ un quart des lignages nobles du royaume (et rappelons que le roi procéda à très peu de nouveaux anoblissements). C’est la rançon de la conscription nobiliaire en somme. Des pertes sur une telle échelle amènent à s’interroger sur la validité de la formation militaire des années de paix 1745-1756.

4.1.1. Des tactiques coûteuses et caduques.

« L’ordre oblique », l’apogée du développement théorique de la pensée militaire frédéricienne entre 1748 et 1758, aurait certainement été une technique imparable s’il n’y avait pas eu d’ennemis en face ; ou plutôt des généraux ennemis cherchant eux aussi à perfectionner leurs tactiques et à les adapter aux mutations technologiques de l’époque. En tout état de cause, « l’ordre oblique » est un facteur destructeur des officiers prussiens, dont il a pourtant tant besoin pour son exécution. Frédéric II n’a jamais utilisé l’ordre oblique durant les deux premières guerres silésiennes. Soor, rappelons-le, est un accident ; et quasiment toutes les batailles jusqu’en 1745 ont vu des manœuvres générales très vite entravées par des initiatives individuelles des corps. La solution aurait été sans doute, pour nos esprits qui connaissent les expériences des « divisions » de Carnot, de renforcer la cohésion des différents éléments de l’armée par une sorte de système de commandement plus adapté à des manœuvres complexes que la simple ligne de combat. Mais il est certain qu’une telle mesure aurait posé problème : Frédéric, déléguant son pouvoir même partiellement et temporairement, n’aurait plus été le « roi connétable » unique et incontesté. Surtout, il aurait peut-être dû soutenir des comparaisons pas toujours gratifiantes : la réussite de Ferdinand de Brunswick à la tête des Hanovriens et des contingents alliés protestants lui déplaisait déjà. Peut-être aussi le roi n’avait-il pas suffisamment confiance dans ses propres observations et théories embryonnaires : l’ordre oblique qui associe la souplesse d’une formation en échelon qui attaque l’ennemi du fort au faible, et la rigidité d’une ligne qui dépend du commandement d’un seul général, lui aurait alors semblé la solution de compromis. Toujours est-il que c’est cette variante de l’ordre en lignes qui est choisie comme formation obligatoire et secrète pour toute attaque . Or les manœuvres que cet ordre figé implique demandent une maîtrise des déploiements et une synchronisation importantes. On a compris que l’initiative individuelle était presque bannie. Evidemment, l’interdiction de tirer est essentielle pour ne pas retarder ou entraver la manœuvre générale. Dans l’ordre oblique type, les bataillons ont une place obligatoire et figée de la même façon que les huit sections de chaque bataillon. Mais même avec les meilleures troupes et les généraux les plus capables dont il peut disposer, Frédéric II ne parvient jamais à appliquer un tel schéma sur le terrain. Kolin est l’exemple même qui montre que les meilleurs subordonnés ne peuvent à la fois être suffisamment conformistes pour suivre les instructions royales et faire preuve d’initiative pour repérer ce qui contrecarre la manœuvre. Rappelons les faits : le 6 mai 1757, à Prague, l’armée prussienne malgré d’énormes pertes (supérieures à celles des Autrichiens) a prouvé qu’elle était capable, au mieux de sa forme, de déloger n’importe quel ennemi, même retranché. A partir de ce moment, Frédéric considère son infanterie comme invincible. Il ne remarque pas que la mitraille des 177 efficaces pièces autrichiennes ont creusé ses rangs (et tué Schwerin). C’est pourquoi, lorsque l’imminence d’une armée autrichienne de secours se fait sentir, Frédéric ne prend que 10 000 hommes pour renforcer le corps d’observation de Bevern (25 000 hommes). Von Daun, lui, dispose de 55 000 Autrichiens, Hongrois, Saxons et Croates. Le matin du 18 juin, l’armée prussienne tente d’appliquer l’ordre oblique classique. Elle utilise la Kaiserstrasse pour contourner par le Nord Est la ligne autrichienne déployée Nord-Sud. Mais une des premières conditions du bon déroulement de l’ordre oblique n’est pas remplie : la surprise. Situé sur les hauteurs, Von Daun observe les manœuvres en contrebas. Selon la mécanique du manuel prussien, Hülsen, avec son avant-garde de sept bataillons de grenadiers et de mousquetaires, doit creuser la brèche et s’emparer de la position clé de la colline de Krzechorz. Le corps des hussards de Zieten lui assurera un soutien sur le flanc et éloignera éventuellement les cavaliers ennemis. Le prince Moritz formera les corps de Tresckow, Manstein et Bevern en échelon pour suivre et soutenir Hülsen. Bevern et son aile sont donc « refusés ». Logiquement, l’ordre oblique devrait permettre de faire pivoter la ligne prussienne dans le dos de l’ennemi ; mais rien ne se passe comme prévu. Les « Croates », ces fantassins des régiments de garde-frontières (Grenzer) de l’Empire contre les Turcs et qui combattent en tirailleurs avec des uniformes dépenaillés et des armes légères, attendent les grenadiers prussiens dans le village de Krzechorz. Leur résistance ponctuelle retarde la manœuvre et permet au gros du corps de réserve autrichien (Wied) d’arriver à marches forcées, suivant les ordres de von Daun. (Voir annexe XXXI ). Zieten manque d’initiative et ses troupes montées ne parviennent ni à chasser les Croates, ni à charger la cavalerie de ligne autrichienne que von Daun a envoyée précipitamment « tenir » la colline en attendant les renforts de l’infanterie. Le prince Moritz perd du temps à former les bataillons en échelon, car le terrain est irrégulier et les troupes fatiguées par leur marche de la matinée. A 11 heures, lorsque Frédéric décide de changer son plan pour faire marcher son infanterie non plus en échelon mais en avant pour prendre la colline avant les Autrichiens, tous ses généraux sont déconcertés et le prince Moritz le premier. Il attend de se faire répéter l’ordre avant de donner l’assaut. Sa réaction : « Ah, et voilà déjà la bataille perdue ! » indique assez bien l’angoisse des généraux prussiens lorsque le schéma est modifié . Pourtant, certains officiers firent preuve d’initiative : Seydlitz, alors lieutenant colonel, conduisit la brigade de cuirassiers et de dragons de Krosigk dans une brèche creusée dans l’infanterie autrichienne. Mais, sans soutien, il dut se retirer devant la cavalerie austro-saxonne qui s’était déployée en réserve. Manstein, lui, crut bon de déployer ses cinq bataillons contre les Croates qui le harcelaient. Résultat : la ligne de Tresckow ne put, sans réserve, résister à la pression puis à la contre-attaque autrichienne. La cavalerie de von Daun scia en deux tronçons l’armée prussienne, et seule la nuit protégea la retraite des survivants. La défaite est due pour beaucoup à l’endurance des bataillons autrichiens (formés sur quatre rangs), au professionnalisme de leur cavalerie, et surtout à l’efficacité des tirs de la nouvelle artillerie issue des soins du prince Joseph Wenzel von Liechtenstein. Mais l’ordre oblique prussien a déjà montré ses faiblesses pour un observateur averti : une longue marche de flanc qui fatigue l’armée et pose des problèmes pour distribuer la réserve d’artillerie ; les erreurs potentielles de reconnaissance (c’est le roi lui-même qui a visité le matin le champ de bataille avant de délivrer son « briefing » à ses officiers : il n’a apparemment pas décelé les Croates.) ; le déploiement rigide et géométrique ; et surtout la méconnaissance des impondérables. Il était une faiblesse que ne pouvaient connaître les Prussiens : les Autrichiens avaient utilisé les environs de Kolin comme théâtres de manœuvres partielles avant la guerre.

Il est indéniable que les tactiques mises au point par les Russes et les Autrichiens avant la guerre de sept ans mettent en péril le savoir figé des officiers prussiens. Frédéric et nombre de ses généraux s’engagent ainsi contre l’armée russe avec l’idée de n’avoir à battre qu’un ramassis de barbares incapables de fournir un effort soutenu. La guerre de sept ans prouve cependant que l’armée forgée par Pierre le Grand n’est pas seulement redoutable sur son territoire. A part Zorndorf qui fut un bain de sang sans vainqueur ni vaincu, les Prussiens n’ont jamais pu battre l’armée de la tsarine Elisabeth. La tactique russe est simple, presque toujours la même ; mais dans le contexte des combats en ligne, elle est imparable. Il s’agit, comme les Anglais de la guerre de cent ans, de rechercher une « bonne position », généralement un plateau, et de le fortifier en privilégiant la puissance de feu sur le choc. Il est quasi certain que ni Frédéric, ni ses généraux ne connaissent bien cette doctrine héritée d’expériences longuement réfléchies. Pour l’armée russe qui a eu à combattre les Suédois si redoutables dans le choc des armes blanches et les cavaleries légères orientales au service des Ottomans, la construction de redoutes (comme à Poltava), la connaissance du terrain (facilitée par le grand nombre d’irréguliers cosaques), et l’utilisation adéquate de l’artillerie sont des nécessités vitales . Les généraux russes depuis Pierre le Grand sont certainement les plus fervents tenants de l’artillerie comme arme principale du champ de bataille (une tradition de longue durée, malgré des débats à certaines époques, notamment lors de l’avènement de la tsarine Elisabeth). Bien sûr, l’inconvénient est la lenteur de l’avance de l’armée en campagne et la difficulté à poursuivre l’ennemi battu (encore que les cosaques et les dragons russes soient bien placés pour cela). Mais dans tous les combats, la principale arme utilisée, ce sont les canons conçus par le prince Piotr Ivanovitch Shouvalov. Ils transforment une attaque en bain de sang. L’ordre oblique classique que Frédéric II emploie à Zorndorf se révèle ainsi inutile. Le commandant russe Fermor, malgré la grande distance utilisée par le roi de Prusse pour protéger la marche de flanc de son armée des escarmouches de cosaques, s’est très bien rendu compte de ce qui l’attendait. (il est possible que des conseillers autrichiens l’aient mis au courant des tactiques utilisées par leur ennemi commun). Les Prussiens doivent faire face à des Russes certes désorganisés, mais retranchés. Résultat : malgré une importante préparation d’artillerie, l’infanterie prussienne échoue devant la deuxième ligne ennemie. (Voir annexe XXXV ). Ironie du sort des armes, c’est la cavalerie de Seydlitz qui la sauve d’une contre-attaque russe : le rapport s’est bien inversé depuis Mollwitz ! A partir de Rossbach, la cavalerie prussienne est en effet de premier ordre et ses mérites compensent peu à peu la baisse des qualités de l’infanterie. A Zorndorf, elle utilise la « colonne de cavalerie » pour ébranler la ligne des tenaces fantassins russes. Mais même Seydlitz ne peut donner qu’une victoire à la Pyrrhus à la Prusse. Zorndorf apporte une leçon nouvelle pour l’ordre oblique : l’initiative d’un commandant très compétent a seule pu sauver une mécanique de bluff inefficace contre des régiments retranchés et des fantassins qui préfèrent mourir sur place plutôt que de fuir. Il est assez étonnant que Frédéric II n’ait pas songé à déstabiliser la tactique défensive des Russes par des manœuvres de diversion et des raids des troupes légères (comme le fera le Napoléon des meilleures années en 1805). Il est vrai que le roi de Prusse ne redécouvre ces éléments que vers 1759-1760 (après Kunersdorf). En somme, c’est la méconnaissance des tactiques employées dans les guerres entre les Turcs et les Russes dans les années 1730 qui condamne les Prussiens. Par nombre d’aspects, l’armée frédéricienne reste conventionnelle et adaptée aux seuls champs de bataille européens. Les Autrichiens, quant à eux, utilisent une technique de fortification du terrain assez proche de celle des Russes. Elle leur permet notamment de ne pas tomber dans les pièges tissés par le roi de Prusse et de sauver leurs armées. Mais surtout, les Autrichiens élaborent à partir de Leuthen une tactique offensive qui annonce bien des développements de la Révolution et de l’Empire napoléonien. C’est l’attaque en colonnes convergentes, qui réussit à déloger les Prussiens de leur camp à Hochkirch, le 14 octobre 1758. (Voir annexe XXXVI ). Les forces autrichiennes disposaient d’une large supériorité numérique : 80 000 hommes contre 30 000, un cavalier prussien contre trois autrichiens. Mais l’originalité du plan de von Daun est de former six colonnes denses où infanterie, cavalerie et artillerie sont associées. Même si ce dispositif est exceptionnel et temporaire, il est clair qu’il annonce les divisions de Carnot . L’effet escompté réussit à plein. (Voir annexe XXXVI.). Les Prussiens, étirés entre les villages de Hochkirch et Wawitz, furent décontenancés et ne savaient où se produisait l’attaque principale. La pagaille provoquée par les tirailleurs croates n’arrangea rien. Frédéric II, qui avait l’habitude de mépriser ces troupes des Slaves du Sud à demi barbares, crut tout d’abord à un simple raid de pandours. Mais tandis que les hussards hongrois lançaient une charge qui capturait l’artillerie prussienne, les grenadiers autrichiens emportaient le village de Hochkirch à l’arme blanche. L’artillerie, en particulier les obusiers, couvrait cette avance et tâchait d’empêcher les Prussiens de former une ligne cohérente. Keith, puis Moritz d’Anhalt-Dessau tombèrent, touchés par la mitraille, après que leurs propres canons aient été retournés par les Autrichiens. L’essentiel fut bâclé entre cinq et sept heures du matin, mais la poursuite prit encore deux heures… Un tel succès autrichien repose pour beaucoup sur la collaboration entre des chefs de premier ordre : von Daun, Loudon, Hadik, Wiese, Colloredo, Sincere, O’Donell, et surtout Lacy. Ces généraux, souvent d’origine étrangère, ne s’étaient pas toujours entendu : à Lobositz, le premier octobre 1756, le Feldmarschall Ulysse von Browne avait échoué à imposer une manœuvre générale. Mais il est indéniable, deux ans plus tard, qu’un grand état-major, sans figure prédominante, mais où l’expérience a démontré la valeur de von Daun, Loudon et Lacy, peut se révéler aussi efficace qu’un commandement unifié. Rappelons, en effet, qu’à part servir de cible à l’artillerie autrichienne, les maréchaux Keith et Moritz ne disposaient pas de responsabilité propre sur le terrain et qu’ils n’eurent de rôle qu’auprès des régiments les plus proches. Il demeure qu’avec un tiers de pertes pour l’armée prussienne (plus de 9 000 tués, blessés, prisonniers ou disparus), les carences des reconnaissances et le mépris des Croates coûtent cher . La leçon semble cependant avoir été mieux comprise que dans le cas russe. Frédéric II lui-même n’affirmait-il pas qu’il fallait analyser les techniques ennemies pour mieux les imiter . Frédéric semble ainsi avoir renforcé considérablement son artillerie après 1758 pour s’adapter à la course imposée par l’Autriche. Mais il conserve sa confiance dans l’ordre oblique. Ainsi Torgau, le trois novembre 1760, vit encore une attaque en échelon précédée par une marche de flanc de Zieten sur les arrières de von Daun. Et ce fut encore un bain de sang ; même en ayant forcé l’ennemi à la retraite (c’est-à-dire, selon les critères de l’époque, en ayant obtenu la victoire), les pertes prussiennes excèdent celles des vaincus avec 35% des effectifs. Seul le prince Henri à Freiberg en 1762 semble avoir pris au sérieux le principe de l’attaque en colonnes convergentes.

4.1.2. Un expérience du combat structurellement mais inégalement meurtrière.

Le prince Henri et le petit groupe d’officiers mécontents qu’il fédère lorsqu’on lui confie l’armée de Saxe en 1758 s’est certainement montré iconoclaste dès le règne de son frère en remettant en cause l’ordre oblique et les longues manœuvres fatigantes imposées par les tactiques royales. C’est se montrer bien plus iconoclaste encore que d’essayer de démontrer que, à toutes les strates du commandement, le combat élimine excessivement les cadres. A terme, une suite de batailles ne peut, dans ces conditions, que dépasser le seuil de pertes supportables, surtout pour un petit Etat comme la Prusse qui a tant besoin de sa noblesse. Reconstituer une bataille type de l’époque est un exercice périlleux, mais c’est une démonstration instructive à maints égards. Une bataille, comprise au XVIIIème siècle comme une action générale engageant la plus grande partie d’une armée, relève d’un choix. Le commandant joue donc généralement en quelques heures ce qui peut se perdre (artillerie, bagages), une partie d’un territoire (forteresse, province) et sa réputation. Souvent le choix relève de certains préparatifs (reconnaissances, concertations entre officiers supérieurs). On a déjà vu qu’à ce niveau, Frédéric II impose son propre style : reconnaissance personnelle et plans types. Ses « briefings » sont également peu circonstanciés, au moins jusqu’en 1762. Ces séances de réflexion, dont dépend le sort de milliers d’hommes, sont rapides et routinières d’après les témoignages. Cela ne veut pas dire que le roi compte sur l’initiative de ses subordonnés, mais il espère bien que la connaissance de ses instructions suffira. Le « briefing » rappelle donc seulement les étapes d’une mécanique que le roi croit bien huilée par la formation en temps de paix . A la fin de la guerre de sept ans, ces séances subissent des évolutions notables : la pénurie de cadres formés avant la guerre et la nouvelle complexité de la coopération entre les armes incitent le roi de Prusse à écrire et à distribuer des « dispositions » adaptées au terrain et au rôle de chacun. C’est une étape dans une progression du commandement unique à la constitution d’un état-major général. On a des exemples reconnus de ces « dispositions » pour Burkersdorf en 1762 et pour les campagnes du prince Henri en Saxe. Les généraux reçoivent des listes de leurs troupes accompagnées des détails de la synchronisation des opérations. Nous n’avons pu consulter ces documents fondamentaux, mais il est probable que chaque « disposition » est partielle et ne concerne que les actes de chaque général, pour que nul ne puisse connaître le plan définitif. L’officier prussien, même supérieur, doit rester un exécutant. Idéalement, les troupes arrivent sur le champ de bataille bien équipées, reposées et nourries, ce qui doit renforcer moral et discipline. Mais le plus souvent, les batailles de Frédéric II sont précédées de marches éprouvantes voire épuisantes, dues soit à la nécessité de sauver un détachement menacé (Chotusitz), soit à la volonté de surprendre l’ennemi (Mollwitz, Hohenfriedberg), soit aux marches de flanc de l’ordre oblique. Il est indéniable que cela affecte le moral, même des officiers . La lassitude qui résulte de tants d’efforts explique beaucoup mieux que la peur ou le découragement l’attitude des troupiers et des officiers subalternes à Kolin, Zorndorf ou Kunersdorf. A Kolin, la légende fait dire au roi furieux qui tentait de rallier le régiment Alt-Anhalt (n°3) : « Chiens, vous voulez donc vivre éternellement ! ? » Les soldats fatigués auraient répondu avec cette verve que seul le champ de bataille permet : « Fritz, nous avons bien gagné nos trois pfennigs (la solde quotidienne) aujourd’hui ! ». La phase suivante peut s’intituler : de la colonne à la ligne. La colonne n’est pas une formation de combat, c’est un instrument pour la marche. Or, la ligne, qui est nécessaire pour l’utilisation de la puissance de feu, implique d’énormes difficultés de commandement. Il serait très simple d’attendre la charge ennemie et de la repousser par le tir. Mais le paradoxe prussien, c’est que la ligne est utilisée pour avancer et chasser l’ennemi sans tirer. Quand on est major, maintenir un bataillon en ligne est un vrai casse-tête. L’idéal voudrait de se donner deux points de repère sur l’horizon pour pouvoir orienter chaque aile et faire en sorte qu’aucune section ne change d’orientation. Dans Les principes généraux de la guerre , le roi de Prusse conseille de s’aligner sur des points fixes (moulin, clocher etc…). Mais c’est rarement possible dans la fumée des déflagrations. Aussi, très souvent, les majors utilisent leur ordonnance (généralement un Freikorporal ou un lieutenant en second) qu’ils envoient en avant pour servir de « points de vue ambulants ». On imagine le danger que courent ces jeunes officiers, envoyés à 200 ou 500 mètres en avant de leur unité. Un autre moyen qui circule tacitement, c’est de s’aligner sur le bataillon ou l’escadron « de tête », généralement le plus à droite ou le plus à gauche selon l’orientation prise par l’ordre oblique. Sur le terrain, les drapeaux qui sont placés au centre du bataillon servent également de repères pour vérifier que les sections sont bien alignées . La question principale : est-ce que le bataillon peut maintenir la discipline d’alignement de l’exercice du temps de paix ? , est difficile à régler. On se doute que les obstacles et les pertes constituent autant de facteurs de destruction de la cohésion, même si la ligne des sous-officiers derrière chaque section contribue à faire serrer les rangs. (Voir annexes XIII et XIV). Un indice pourtant : de nombreuses annotations dans les mémoires d’officiers montrent le caractère singulier et impressionnant des unités en bon ordre . Une bataille présente diverses sortes de combat qui n’ont pas les mêmes effets sur les mêmes participants. Le tir de l’infanterie, auquel on songe en tout premier lieu à propos des Prussiens, est relativement meurtrier, autant pour les officiers que pour les simples soldats. On dispose, grâce aux soins de Scharnhorst, d’une bonne étude du fusil prussien modèle 1740 . C’est une arme longue d’environ 146 centimètres sans la bayonnette, d’un calibre de 19 millimètres, mais assez lourde même pour l’époque. La précision est faible, mais globalement assez bonne pour l’époque. Sur une cible de trente mètres de large, lorsqu’une section tire, on a les résultats suivants.

distance : 100 pas 200 pas 300 pas 400 pas 500 pas 600 pas
touchent : 46% 32% 32% 21% 13% 8,5%

Généralement, les tirs s’effectuaient entre 200 et 20 pas, soit à très courte distance. La distance utile selon les critères de l’époque est de 75 pas. L’étude montre bien que le tir d’un bataillon est proportionnellement moins efficace que le tir individuel. Seules les salves tirées à courte distance sont dangereuses : ainsi un bataillon autrichien tira à cinquante pas sur l’état-major prussien à Hochkirch ; le prince Wilhelm de Brunswick, le major Haugnitz, le cheval du roi, et la moitié des suivants furent plus ou moins gravement touchés. Mais il est évident qu’à 300-500 pas, des salves entières peuvent ne pas tuer un ennemi. Il faut comprendre que les troupiers souhaitent en finir le plus vite possible et tirent souvent sans viser. Il arrive même qu’ils oublient, au bout de quelques volées, de bien charger leur arme et parfois même d’y glisser la balle. La place des officiers n’est en plus pas facile, et on comprend leur réticence à ordonner un tir prolongé . En fait, l’espoir des officiers est également d’en finir le plus vite possible et, au bout de deux ou trois volées, ils préfèrent la perspective du désordre à celle de la poursuite de cette technique bien dangereuse . Il n’est pas si étonnant que Frédéric ait interdit cette forme de combat (sauf dans les derniers 20 pas) à partir de 1742. Dans le combat qui l’oppose à la cavalerie, l’infanterie n’a pas grand chose à craindre si son flanc n’est pas tourné. Les charges « à la française », si célèbres pour leur panache, sont assez rares : tout officier de l’époque un peu connaisseur comprend qu’on ne peut ébranler une infanterie non entamée avec une charge « à la sauvage ». Les avantages du fantassin sont l’adaptation au terrain, la possibilité de tuer la monture de l’ennemi (ce qui le rend complètement inutile), et une meilleure allonge (un fusil muni de sa baïonnette mesure bien six pieds, un sabre jamais plus de trois). Le désavantage majeur est l’impossibilité de fuir sans courir le risque d’être rapidement rattrapé. D’où une peur très forte : le combat se résout surtout par le facteur psychologique, entre les 50 et 30 derniers pas avant le choc. Si les troupiers observent que les cavaliers poursuivent une charge cohérente malgré les tirs, la panique peut se déclencher. Par contre, si le premier rang des cavaliers est couché, les piétons bénéficient de l’avantage de cet obstacle. Le rôle des officiers est donc bref, mais crucial : ils doivent à tout prix, à coups d’esponton s’il le faut, maintenir l’alignement et la cohésion de la ligne ; car seule une infanterie bien entraînée peut tenter de combler un vide créé par une charge ennemie victorieuse. Le problème, c’est que la différence sociale, transformée par le grade en code de supériorité, interdit aux officiers d’être physiquement au milieu de leur section. Les capitaines et les lieutenants sont à cinq ou trois pas en avant de leurs unités. Les majors et lieutenants colonels se placent généralement à quelques distances derrière les drapeaux, avec les fifres et les hautbois. Ils forment, avec les sous-officiers qui sont toujours derrière les sections, une sorte de cadre, à la fois suffisamment proche pour empêcher tout individu dont les nerfs craquent de fuir, et suffisamment éloigné pour qu’ils ne puissent sentir le courant qui passe au sein de la masse d’hommes sur trois rangs. Cela ne permet pas d’empêcher les débandades groupées, ni même de rallier ou d’encourager facilement les fantassins. Initiatives individuelles et faculté à entraîner les hommes vers l’avant sont ainsi entravées. Les officiers d’infanterie sont compris comme des vecteurs d’ordre et de cohésion, mais pas d’enthousiasme. Une polémique a existé en France et en Angleterre dans les années 1760-1770 : faut-il ou non armer les officiers et sous-officiers de carabine rayées pour qu’ils puissent sinon se défendre, du moins participer au tir du groupe ? A la fin de la guerre de sept ans, certains officiers français s’arment ainsi de leur propre initiative. En Prusse, il n’y a rien de tout cela ; et l’esponton, une marque de commandement plutôt qu’une arme, est de rigueur jusqu’au grade de major. Dans le choc qui se prépare, l’officier prussien est un cadre qui se doit de rester froid et non un guerrier . L’artillerie représente la mort de l’officier par excellence. Elle est, certes, meurtrière pour une unité toute entière, mais les chances d’atteindre des cadres toujours placés de la même manière sont plus fortes que pour le simple tir d’infanterie. Les tirs se font d’abord à boulets pleins, efficaces surtout à partir de 900 pas. Les pertes sont dues essentiellement aux ricochets et, dans cette première phase, malheur aux unités en colonnes ! Ce sont en effet les grandes concentrations de files d’hommes qui sont visées. Un officier avançant trois pas devant son unité peut donc assez facilement esquiver le coup. Tout au plus les mottes de terre ou les branches d’arbre qui volent peuvent-elles l’étourdir et le blesser. Mais à partir du moment (vers 400 pas) où on entend les balles de la mitraille crépiter sur l’acier des baïonnettes dressées, la phase de grand danger est atteinte. Il faut préciser que les artilleurs visent systématiquement sur les endroits où ils savent trouver des officiers : les drapeaux, les intervalles entre les sections (ce qui permet sinon de tuer un lieutenant et un sous-officier, du moins de creuser l’écart entre deux sections et de briser la cohésion d’un bataillon) . L’effet psychologique est important. L’officier qui marche en avant de sa section est souvent arrêté par les balles, décontenancé par ce tir imprévisible, précis et meurtrier. Cela suffit souvent à briser l’élan d’une section . André Corvisier, dans sa magistrale étude sur le soldat français, s’est servi des registres d’admission aux Invalides de 1762 pour montrer que 68,8% des blessés le sont par les armes légères, 13,4% par l’artillerie, 14,7% par le sabre, et 2,4% par la baïonnette . Mais il est fort probable que dans le contexte prussien, les officiers morts le soient essentiellement par l’artillerie (c’est un fait avéré pour les généraux et maréchaux, qui, il est vrai, évitent souvent le corps à corps). C’est la rançon de tactiques résolument offensives. Dès le XVIIIème siècle, on peut dire que c’est surtout le feu qui tue et que la défensive, si elle ne l’emporte pas, fait cher payer l’esprit offensif. Ce sera encore plus vrai à l’époque napoléonienne. Le choc des cavaleries est bien moins sanglant, ce qui explique que le professionnalisme des cavaliers prussiens ait crû parallèlement à la baisse des capacités tactiques de l’infanterie. L’arme à feu est définitivement prohibée à partir de 1741, sauf en cas de mission spéciale (fourrage, patrouille, « petite guerre »). En ce qui concerne le choc lui-même, il est généralement très bref et le protagoniste qui a perdu sa cohésion doit retraiter. Alors commence ce que Frédéric II cherche à éviter, mais qui se produit le plus souvent : la mêlée. Il s’agit d’une suite de combats individuels rapides où le plus grand danger est de se faire assaillir par derrière. Une constatation s’impose : les officiers de cavalerie peuvent moins contrôler leurs hommes. Mais ils courent eux-mêmes moins de danger car, si le stoïcisme de l’honneur peut les forcer à garder leur poste à la tête de leurs hommes, leurs chevaux peuvent toujours s’affoler et faire des écarts . Les épées droites que Frédéric privilégie pour renforcer l’aspect collectif de l’attaque « en muraille » expliquent que les blessures soient relativement peu graves : elles consistent le plus souvent en des entaillades reçues entre le poignet et le coude ; les sabres courbes des hussards sont beaucoup plus dangereux en combat individuel . Les officiers tués dans ces combats sont rares . En fait, la tâche que Frédéric II fixe à ses officiers (garder à tout prix la cohésion des cavaliers) est bel et bien impossible : au fur et à mesure de l’avance et des combats, l’officier ne peut plus se distinguer du reste de l’escadron. C’est pourquoi l’essentiel du sens tactique d’un officier de cavalerie est de savoir repérer où il va conduire la charge, comment il peut éviter les canons etc… Les qualités du « coup d’œil » prennent alors tout leur sens, ce qui permet une plus grande initiative ; il n’est d’ailleurs pas étonnant que les généraux qui aient montré le plus d’originalité soient des cavaliers : Seydlitz et Zieten . Mais lors de la mêlée, il est vrai que le rôle des officiers est quasi nul pour rallier les troupes : même les drapeaux et les trompettes n’arrêtent pas les cavaliers démoralisés. On sait peu de chose sur l’attitude des artilleurs. Le plus souvent, des unités d’infanterie les protègent des charges de cavaliers. L’abandon des pièces en cas de danger est assez répandu. Mais alors, malheur aux servants prussiens ! On leur interdit en effet de posséder un fusil (contrairement aux Autrichiens), et ce sont des proies faciles pour les troupes légères ennemies.

La bataille s’achève par la décision, qui est provoquée non par les pertes mais par la peur des pertes. Il apparaît que Frédéric II avait raison lorsqu’il comprenait le facteur psychologique comme fondamental à la bataille, mais il se trompait en croyant que l’offensive découragerait toujours un ennemi. Les pertes des officiers ont particulièrement un effet sur le moral. Il y a pourtant un point sur lequel même la présence d’officiers compétents et motivés ne peut rien : le passif de la dernière bataille. C’est une donnée qui apparaît au fur et à mesure que les combats s’enchaînent. Ainsi à Kolin et à Kunersdorf, certaines unités prussiennes ont décroché très vite parce qu’elles se souvenaient de rudes expériences à Prague et à Zorndorf . Le signe de la décision, c’est le début de panique et de désordre . Et tenter de rallier des troupes débandées est souvent une gageure, même pour des officiers charismatiques. Le travail de massacre de la cavalerie peut alors commencer, même si les cas de « poursuite à outrance » sont rares.

4.2. LES LAISSES POUR COMPTE DE LA FORMATION TACTIQUE PRUSSIENNE.

Si les officiers sont soumis à de grands dangers durant les batailles régulières, il est deux spécialités où, faute de formation adéquate, ils ne peuvent pas exceller : la guerre « de postes » et les sièges. On imagine les problèmes stratégiques que cela peut poser.

4.2.1. Le refus de la « petite guerre ».

C’est un refus idéologique lié à l’idée que se font Frédéric II et la plupart de ses officiers de la guerre et du rôle des cadres nobles. Pour le roi de Prusse, la guerre doit être rapide et vive, c’est-à-dire conduite en massant des troupes régulières. La guerre de postes, qui n’a d’autre résultat qu’une attrition mineure, est donc méprisée comme une perte de temps. Et la Prusse qui n’a pas les ressources de ses voisins n’a pas de temps à perdre. Pour les officiers, l’idée de servir l’Etat militairement passe obligatoirement par des régiments réguliers où un code d’honneur et des règles de promotion consensuelles existent. Il leur paraît inconcevable de faire une guerre sans honneur, sans règles, une guerre comparée à une suite de meurtres et de pillages. Cela pose cependant un sérieux problème parce que les Autrichiens, puis les Russes disposent d’un vaste réservoir de troupes légères de premier ordre (hussards hongrois, « Croates » ou « Pandours » de Slavonie ou du Banat ; cosaques, Kalmoucks…). Et même les Français ont toujours l’habitude en temps de guerre de lever des corps francs de troupes légères ad hoc. (Arquebusiers de Grassin, chasseurs de Fischer, volontaires de Clermont-Prince sont parmi les plus célèbres). Or, à partir de 1742, Frédéric relaie le mépris nobiliaire pour ces escarmoucheurs . Selon lui, on peut éviter qu’ils n’attaquent les convois ou les troupes en retraite en faisant tirer quelques coups de canon . Pour les chasser d’un terrain, une charge partielle de dragons ou de hussards doit suffire . Pourtant l’exemple de Kolin prouve le contraire. Il est probable que le mépris royal était calculé comme le seul moyen d’inspirer une confiance salutaire chez les officiers. A partir de 1757-1758, l’armée prussienne tente de pallier cet inconvénient grâce aux nombreux régiments de hussards, qui se révèlent très capables, et grâce à des corps francs (Freikorps ou Freibataillon). Une unité de 60 Jägers a été également levée dès 1740, mais ces chasseurs (qui sont d’anciens gardes forestiers) servent essentiellement de guides des colonnes de marche à travers les bois. Les premiers corps francs furent recrutés au début de la guerre de sept ans par des aventuriers étrangers : le lieutenant colonel Fransiscus le Noble (du Palatinat), le lieutenant colonel Johann von Mayr (de Saxe), et le marquese Ludovico Angelelli (de Bologne). Leur comportement fut globalement bon. Une deuxième génération est constituée en 1757-1758 à partir de prisonniers de guerre : les Autrichiens de Chossignon (après Prague), les Français de Rapin (après Rossbach), à nouveau les Autrichiens de Wunsch (après Leuthen) et ainsi de suite… Les désertions furent massives ; et les chefs des unités, qui étaient sans scrupule, contribuèrent à édifier la mauvaise réputation de ces troupes. La seule exception est représentée par le corps franc de Kleist (un natif du royaume) qui assura des raids de grande ampleur en Bohême et dans l’Empire, ce qui lui valut le respect des Autrichiens eux-mêmes. A Freiberg en 1762, les troupes de Kleist tout entières faisaient partie de l’avant-garde du prince Henri. Citons encore pour mémoire les « Bosniaques » montés et transformés en 9ème régiment de hussards, qui eurent plus un rôle esthétique que militaire (la mode des « Turqueries » n’atteint pas que les domaines de la littérature ou des arts décoratifs). Tout comme les Autrichiens, Frédéric II emploie ses troupes légères comme escarmoucheurs ou pour menacer les communications ennemies. Mais il n’y a pas encore à cette époque de doctrine de l’infanterie légère telle qu’elle se met en place avec les chasseurs à pied français dans les années 1770. Il est très rare que les corps francs soient utilisés en tirailleurs pour déstabiliser une ligne ennemie avant l’assaut principal. Ils gardent leur mauvaise réputation et sont licenciés ou conduits manu militari dans les garnisons à la fin de la guerre de sept ans. La dernière indication du roi à leur sujet (Instruction für die Freiregimenter de 1783) laisse penser que le roi destinait ces « troupes infâmes » (« execrables Geschmeiss ») à absorber les tirs de l’ennemi avant l’assaut de l’infanterie régulière. Il leur interdisait si possible de faire le coup de feu. Il enleva même aux « Jägers » leur carabine rayée, qui faisait leur fierté, avant la guerre de succession de Bavière. Cette dernière mesure, destinée à les protéger de la cavalerie régulière en leur donnant un fusil-baïonnette de taille normale, contribua à de fortes désertions. Le mépris de ce type de guerre chez les officiers demeure donc une constante .

4.2.2. Le déclin de la science des sièges.

La facilité relative avec laquelle les Prussiens s’emparent des places silésiennes en 1740-1741 est pour beaucoup dans la vision des sièges que va ensuite développer Frédéric II. De nombreuses cités, comme Breslau, ouvrent leurs portes à leur nouveau maître sans combattre ; d’autres résistent pour l’honneur (Brieg n’est défendue que par un seul canon ; l’état-major autrichien autorise Neisse à se rendre au bout de quinze jours) . En fait, il faut reconnaître que les forteresses sont peu nombreuses en Europe centrale ; elles sont également trop souvent d’une facture ancienne. Leur position sur les nœuds routiers a cependant fait qu’elles utilisent assez bien les données physiques pour leur protection. Une autre caractéristique à long terme et qui ne concerne pas que les Prussiens, c’est l’impossibilité financière d’assumer le coût du matériel nécessaire à un siège dans les règles. Ces « règles », elles sont essentiellement françaises (Vauban) ou hollandaises (van Coehoorn). Et si Prussiens et Autrichiens les admirent, il est très rare qu’ils puissent assembler un train de siège et une suite d’ingénieurs et d’ouvriers comparables. C’est pourquoi la tactique de poliorcétique de Frédéric II, qui n’a toujours pas de temps à perdre et surtout pas en construction de sapes et de tranchées, fait une bonne place au bluff. Dès 1741, les Prussiens misent sur le facteur de la pluie d’obus pour venir à bout rapidement d’une place. Cela marche assez bien à Neisse qui se rend au bout de onze jours (le 31 Octobre 1741). Par contre, Glatz capitule le 28 avril 1742, après trois mois et demi de bombardement infructueux. En fait, Frédéric II a largement surestimé sa puissance de feu et sous-estimé le facteur réel de l’impréparation autrichienne. Avant 1740, les forteresses de Silésie sont en effet très mal dotées : les ingénieurs manquent (depuis 1717, l’académie de Vienne n’en a formé que 317, dont beaucoup ont été absorbés dans d’autres armes). La plupart des moyens sont consacrés aux frontières turques. Il faut également reconnaître la faiblesse de l’autorité centrale dans une province qui n’a pas connu d’ennemis depuis un siècle. Par contre, l’Autriche de Marie-Thérèse rattrape considérablement son retard après 1745. Le colonel Paul Bohn est chargé de mettre en place un corps d’officiers ingénieurs professionnels. Le 20 juillet 1747, tous les élèves ingénieurs sont réunis dans une école des faubourgs de Vienne à Gumpendorf (donc bien avant celle de Potsdam en 1765). De plus, les Autrichiens, plus attachés au progrès technique, firent un grand usage de spécialistes français. Gribeauval, le futur artisan de la réforme de l’artillerie française, entre ainsi au service impérial en 1759. C’est sur son avis qu’un corps de 255 sapeurs est créé, qui va devenir la cheville ouvrière des sièges. Ils participèrent au coup de main sur Glatz en 1760 et à l’ultime siège de Schweidnitz en 1762. De même, c’est sur les conseils du brigadier français d’Ajot que le nouveau directeur du génie après la guerre des sept ans, Charles de Lorraine, choisit de fortifier la confluence de l’Elbe et de l’Adler à Königgratz en 1765. Ce site devient alors une clé de l’Europe centrale. Frédéric II ne put s’y concentrer en 1778. Par contre, en 1866, les Prussiens réussirent à forcer le verrou… De toute façon, il est peu probable qu’un bombardement intense, dans le contexte de l’époque, ait pu ébranler sérieusement des défenseurs bien pourvus en vivres. Le siège de Prague en 1757 et celui de Dresde en 1760 le prouvent. Dans le premier cas, même une armée nombreuse comme celle de Charles de Lorraine (réfugiée dans la ville après la défaite du 6 mai) connut peu de pertes du fait du bombardement. A Dresde, à part mettre le feu à l’un des joyaux baroques de l’Allemagne, les Prussiens ne purent contraindre les défenseurs à se rendre . Il est indéniable que le roi de Prusse est en grande partie responsable de la déliquescence de cette spécialité en Prusse. Selon Duffy, « probablement aucun autre grand capitaine de l’histoire moderne n’a poursuivi d’aussi mauvaises relations avec ses ingénieurs que Frédéric de Prusse » . La période précédant le règne de Frédéric II est caractérisée par le rôle moteur d’un ingénieur néerlandais : le lieutenant colonel Gerhardt Cornelius Walrave (1692-1773). Il fournit au Roi Sergent une liste d’ingénieurs étrangers compétents ; et il est à l’origine de deux règlements pour 1729. Son style hollandais des fortifications a beaucoup influencé l’architecture militaire prussienne, car il a construit des extensions de fortification à Stettin et Magdebourg. En termes techniques, ses fossés sont profonds et étroits, flanqués de « caponnières » (des galeries basses et protégées qui coupent perpendiculairement les fossés). L’escarpe (les murs des remparts) est très basse par rapport aux critères français, mais protégée par de hautes contrescarpes. Les bastions sont nombreux et isolés. (Voir annexe XXXVIII qui détaille le plan de Schweidnitz.). Walrave importe également des traditions hollandaises comme garder le secret sur le plan des forteresses (alors que les Français cherchent à impressionner les étrangers en dévoilant tout). A l’avènement de Frédéric II, Walrave garde dans un premier temps la faveur royale : sa vie dissolue est tolérée (Walrave s’était construit à Magdebourg un palais au luxe outrancier, il pillait allègrement les pays ennemis). Il est difficile d’expliquer pourquoi le roi le fit arrêter pour trahison le 10 février 1748. L’accusation d’avoir tenté de vendre les plans de forteresses aux Autrichiens semble difficile à prouver ; il est certain que l’inanité de Walrave en 1744 avait déplu : l’ingénieur avait échoué complètement à fortifier Prague, ce qui provoqua l’évacuation et la retraite que l’on sait.

Avec la disgrâce de Walrave (oublié jusqu’à la fin de ses jours dans un cachot) commence la succession des favoris et des charlatans, cause de bien des déboires. Le major Balbi fut ainsi plus promu pour ses qualités d’ami que pour ses talents. Ce Génois, très laid, était aussi un grand lettré. Son étoile déclina après la débâcle du siège d’Olmütz en 1758. Il n’est certainement pas entièrement responsable. Frédéric, après avoir chassé les Autrichiens de Silésie, comptait lancer une offensive menaçant directement Vienne en 1758. Olmütz était l’obstacle principal. Mais, par économie, Frédéric II ordonna à ses artilleurs de tirer à charges réduites. Résultat : même la première batterie du Tapfelberg fut incapable d’atteindre la ville. La manie de Frédéric II d’intervenir et de contrecarrer ses ingénieurs ne s’arrêta pas là. Il désigna de nouveaux sites pour ses batteries, qui se révélèrent encore plus éloignés . La correspondance de Frédéric nous informe de son impatience et de son mépris des ingénieurs . Les Prussiens levèrent le siège dans la nuit du premier au deux juillet 1758, après que l’ennemi ait saisi un convoi de munitions (encore un signe de la faiblesse des Prussiens devant les troupes légères). Le roi changea d’objectif et se tourna alors vers les Russes. Le second favori fut Simon Lefebvre, un Français recruté par Balbi en 1747, et qui a assisté au fameux siège de Bergen-op-Zoom. Il sut impressionner le roi par ses expériences sur les « globes de compression », un nouveau dispositif pour miner les sapes. C’est pourquoi la conduite du dernier grand siège de la guerre, celui de Schweidnitz en 1762, lui fut confiée. Mais là encore, Frédéric II intervint inopportunément. Frédéric a dit et répété que les sorties ne valaient rien, parce qu’un assiégé vaut douze assiégeants, et qu’il est inutile de perdre du monde en lançant des attaques le plus souvent infructueuses . Ses officiers ont fait leur cette maxime apparemment logique. Mais c’est tellement logique que les Prussiens furent décontenancés par les sorties des Hongrois (très habiles au corps à corps). Le siège dura plus longtemps que prévu : « les globes de compression » se révélèrent également un échec. Plus généralement, le roi de Prusse accueille tous les charlatans qui se disent ingénieurs français . Par là-même, il néglige la formation d’ingénieurs indigènes. Le comte d’Heintz, qui avait contribué à la construction de bastions en Prusse occidentale après 1772, se plaignit un jour du manque de promotions chez les ingénieurs. Le roi lui répondit qu’un ingénieur ne pouvait être du même rang qu’un officier. On constate ainsi que des lieutenants ingénieurs en 1763 sont restés à ce grade jusqu’en 1786 ! L’éducation théorique et scientifique de ce corps est également mal vue. L’école du professeur français Marson à Potsdam vivote pendant toute la fin du règne : l’institution, crée en 1765, attire d’ailleurs fort peu de talents car les sentiments du roi sont connus. Le fait que les officiers d’origine bourgeoise soient systématiquement rejetés dans les régiments de garnison en dit également long. Frédéric avait l’habitude de ponctionner ses forteresses de leurs meilleurs éléments (y-compris les canons : à Leuthen, une batterie de gros canons de 12 « Brummer »enlevés à la forteresse de Glogau contribuèrent à effrayer les Autrichiens par l’énorme bruit des déflagrations.). Il n’est pas étonnant que 1806 ait révélé cette faiblesse : Stettin capitule alors devant deux régiments de hussards français ! La fraude généralisée s’installe également à partir du moment où le roi se met à diviser systématiquement par deux les frais estimés pour la construction de bastions ou la rénovation de forteresses : les ingénieurs réagissent en multipliant leurs exigences par deux… Il est vrai que Frédéric est incapable de discuter dans leurs propres termes avec ses ingénieurs, même s’il faut reconnaître qu’il s’est documenté. Frédéric II était médiocre en mathématiques et quasi nul en dessin : la plupart du temps, quand un plan ne lui plaît pas, il se contente de chasser l’ingénieur à coups de canne. (Voir annexe VII : le dessin de Röchling montre bien que les ingénieurs sont souvent des civils, donc fréquemment en butte aux sarcasmes du roi.). Frédéric ne put donc jamais égaler sur ce terrain son modèle en beaucoup de choses : Louis XIV. Il est assez étonnant qu’un Capitaine si soucieux de castramétrie, et qui a si bien su utiliser son système de forteresses dans une stratégie défensive à partir de 1759, ait si mal traité ses spécialistes. Il est probable que Frédéric II tenait ses ingénieurs pour des civils, indignes de montrer de l’initiative, et encore moins de lui suggérer telle ou telle dépense.

4.3. UN SAVOIR TACTIQUE FINALEMENT CONTRASTE.

Au vu des expériences, il apparaît qu’on peut tirer un bilan nuancé des qualités tactiques des officiers prussiens. Si on met à part les faiblesses conjoncturelles de la formation (souvent dues aux tâtonnements du roi), le professionnalisme et la capacité manœuvrière sont parmi les plus élevés d’Europe. Cela résulte d’une application scrupuleuse aux exercices du temps de paix et à un authentique sens du sérieux et du devoir. Par contre, le conformisme et l’incapacité à construire des modèles originaux sont assez répandus.

4.3.1. Une indéniable souplesse tactique.

L’armée prussienne n’a certainement pas été révolutionnaire dans ses modes de combat. « L’ordre oblique », si admiré par les historiens militaires en mal d’explication simpliste, n’est au fond qu’une variante de la disposition en lignes héritées des guerres de Louis XIV, et on a vu ce qu’il en advenait sur le terrain. A part la doctrine d’emploi des hussards et l’utilisation des obusiers en appui feu direct pour l’infanterie, l’armée prussienne s’est le plus souvent laissée dicter ses évolutions (même si, à la différence de nombre d’autres monarchies, elle a su rapidement s’adapter et perfectionner : le Drill en est un bon exemple). La « prussomania » qui s’est déclenchée au lendemain de la guerre de sept ans dans certains pays a contribué à voiler les spécificités réelles et à rendre plus complexe et plus tatillon ce qui existait déjà partout : la discipline. Nombre d’observateurs (dont Guibert) ont contribué à exalter l’armée prussienne, première armée d’Europe et danger mortel pour la France, afin de mieux faire admettre leurs projets de réformes (qui sont, pour partie, tout à fait révolutionnaires). En somme, l’armée prussienne a, pour les besoins de la propagande de Frédéric II, suscité un bouillonnement d’idées à l’extérieur de ses frontières. Il n’en demeure pas moins que l’armée prussienne n’est pas séparable de son contexte. Ni la taille de l’armée, ni la formation de ses cadres ne sont calculées pour excéder ce que peut l’Etat prussien. L’armée doit défendre et vivre des fonds de l’Etat, et non le ruiner. A court terme, la guerre de sept ans a bien failli effacer la Prusse de la carte ; mais à long terme, c’est une réussite de l’utilisation de l’armée comme instrument d’une politique limitée.

A bien considérer, l’armée prussienne est plus un aboutissement des conditions militaires de l’époque qu’un révolution. Sa capacité manœuvrière dans le contexte des dispositifs rigides de l’époque est remarquable. Colin se montre pourtant très sceptique sur les « Deployiren » que Frédéric a imposé à ses troupes à partir de 1745 . Il remarque que, pendant la guerre de sept ans, l’armée prussienne utilisa le plus souvent le déploiement processionnel standard, commun dans toutes les armées. Mais il ne faut pas en conclure à une faiblesse des cadres. Les colonnes ne se déployaient pas perpendiculairement, tout simplement parce que cela les aurait exposé aux tirs meurtriers de l’artillerie. Frédéric II était beaucoup trop pragmatique pour ne pas croire à l’utilité formatrice de ces manœuvres. Elles permettent à des officiers d’une unité isolée de disposer d’une vaste gamme de mouvements possibles. A une époque où les batailles se gagnent par le feu des formations linéaires et les charges de cavalerie, les Prussiens manoeuvrent plus efficacement, se mettent en ligne plus rapidement, tirent plus vite, associent mieux la combinaison des trois armes ; leur cavalerie charge également en formation plus compacte et plus disciplinée. Bref, c’est une armée encadrée par des officiers plus professionnels, ce qui n’est d’ailleurs pas étonnant puisque l’Etat prussien s’est bâti sur la conscription et la professionnalisation de ses nobles. L’armée prussienne fait inévitablement penser aux légions romaines après la réforme de Marius, où on retrouve la même « souplesse rigide » de la formation linéaire en manipules. Comme les légions de professionnels, l’armée prussienne a besoin de guerres courtes et vives pour montrer sa discipline et exercer ses cadres. Des guerres longues ou qui s’enchaînent détruisent cette mécanique.

4.3.2. Le problème de l’initiative.

Dans les années 1770, nombre d’observateurs étrangers s’empressent de compiler des traités sur l’armée prussienne pour mieux souligner les carences nationales. Apparaît alors (surtout en France) une opposition à la « prussianisation » des armées. Cette imitation est présentée comme annihilante et néfaste pour l’allant du soldat et l’initiative de l’officier. Bref, c’est le combat formel de la « Furia francese » contre l’automate prussien . Ce débat est largement sans fondement, autre qu’une nouvelle querelle entre conservateurs et réformistes (tous d’accord pour « venger » l’humiliation de Rossbach, mais pas d’accord sur le mode de recrutement et de commandement). Mais il se comprend mieux dans le contexte plus général de dépassement des monarchies anciennes par la création progressive des identités nationales, et de leur cortège de lieux commun sur les caractéristiques « naturelles » des nationaux. Dans le contexte prussien, le conformisme dû à la discipline, à l’esprit de corps et au système de promotion à l’ancienneté est assurément très fort. Mais cela ne veut pas dire que l’initiative disparaisse. Au contraire, il est assez remarquable qu’une formation poussée en temps de paix, doublée d’expériences éprouvantes en temps de guerre, ait produit des capitaines de premier ordre. Il est malheureux qu’on insiste toujours sur l’ingéniosité, indéniable certes, de Frédéric II, et pas assez sur les initiatives isolées des officiers qui ont permis et prolongé la pensée militaire du roi. Rappelons quelques exemples : Schwerin, qui est à l’origine du sursaut de l’infanterie prussienne à Mollwitz. Léopold Max d’Anhalt-Dessau, fils aîné du « vieux Dessauer », sauve la campagne de 1742 par ses capacités arithmétiques : le 16 mai 1742, il compte le nombre de tentes du camp autrichien et conclut que le gros de leur armée tâche d’éliminer les Prussiens en détail. A un moment où les reconnaissances souffrent des carences de hussards compétents, c’est l’analyse et l’initiative d’un subordonné qui sauvent le roi de Prusse. Une mention spéciale doit être attribuée aux cavaliers de Gessler à Hohenfriedberg, et à ceux de Seydlitz à Kolin, Rossbach et Zorndorf. Leur « coup d’œil », que nous nommerions : faculté d’analyse froide, professionnalisme du choix de la tactique adéquate et initiative du commandant qui outrepasse ses ordres s’il le faut, tout cela assure aux Prussiens des brillants succès. Evidemment, toutes les initiatives ne sont pas saluées par le « roi connétable », soit parce qu’elles atteignent son statut de primum mobile, soit parce qu’elles sont difficilement défendables . Même la fameuse victoire de Leuthen, étudiée par des générations d’historiens de l’école de guerre comme la perfection logique achevée de l’ordre oblique, est un succès autant dû à des hasards, à des initiatives rapidement imitées qu’au génie de Frédéric II. Il faut rappeler que les 33 000 hommes de la « garde de parade de Berlin », comme l’avait appelée les Autrichiens pour s’en moquer, comptaient au moins deux tiers de troupes qui avaient connu la défaite à Breslau (le 22 novembre 1757). Frédéric II avait adopté une attitude à la fois misérabiliste et miséricordieuse envers ses officiers, en mettant les revers sur le compte d’un sort qui s’acharnait personnellement sur le roi. Le trois décembre, il leur joua une comédie où il appelait à une attaque de la dernière chance (un peu comme Louis XIV en 1709). Mais il menaçait en même temps ses officiers de licencier son armée au cas où il perdrait : tous les régiments de cavaliers seraient démontés, les couleurs et les épées enlevées, les régiments d’infanterie transformés en régiments de garnison. C’est tout le système militaire prussien qui se suiciderait dans un grand élan entre devoir et mort. On imagine combien cet épisode de la fameuse « adresse de Parchwitz » fut magnifié par l‘imagerie romantique, morbide et fanatique du IIIème Reich. (Le discours est reproduit en extraits dans de nombreux manuels d’histoire nazis). Ce qu’il y a d’étonnant, c’est que les officiers jouèrent le jeu, même si les témoignages montrent un certain mal à l’aise . Cela explique certainement que les officiers aient autant fait preuve de discipline et d’initiative. Dans la neige et le brouillard du cinq décembre, la manœuvre de prise de flanc en échelon ne prit que deux heures : un record. La brume épaisse et le terrain légèrement ondulé (comme à Austerlitz) contribuèrent largement à induire Charles de Lorraine en erreur. Mais l’élément fondamental, ce qui manque généralement à l’ordre oblique frédéricien, ce fut la feinte. (Voir annexe XXXIV ). D’abord l’avant-garde s’avança vis-à-vis des Autrichiens à Heidau ; ensuite, les cavaliers de l’aile gauche, conduits par Driesen, au lieu d’être simplement « refusés » selon la technique habituelle, manœuvrèrent pour menacer la ligne autrichienne. Ils la prirent de flanc, lorsque Charles de Lorraine fit changer de front à ses troupes. Il faut d‘ailleurs reconnaître que ce mouvements de lignes en pleine bataille, tout comme celui de Kolin, est un indice indéniable du nouveau professionnalisme des Autrichiens. Mais l’initiative vient également des officiers de la base. Frédéric avait désigné les grenadiers et les régiments d’élite n°13 et n°26 pour attaquer la position clé de Sagschütz. Ils eurent d’ailleurs la chance, si l’on peut dire, de tomber là sur des troupes de second ordre : des impériaux (Bavarois, Wurtembergeois) que même la campagne victorieuse de Breslau n’avait pas réussi à motiver. C’est là qu’eut lieu un changement décisif : le retour à l’utilisation du feu d’infanterie. Elle n’est pas indiquée comme telle dans les instructions de Frédéric II, mais le témoignage du lieutenant Barsewisch est assez éclairant . Le prince Moritz apostropha des hommes du régiment Wedell (n°26) en leur demandant de se retirer pour laisser passer les renforts. Des officiers subalternes répondirent : « Nous serions obligés d’être des poules mouillées pour nous retirer ! Cartouches ! Cartouches ! ». Ce dernier cri laisse penser que la dotation réglementaire de soixante cartouches par fantassin n’avait pas suffit, et que les régiments prussiens avaient bravé l’interdiction de tirer pour pratiquer le feu de pelotons de manière offensive. Cette décision spontanée fut pour beaucoup dans la confiance des troupes lors de l’assaut du village et du cimetière fortifiés de Leuthen. Après tout, ne vaut-il pas mieux avancer en ayant l’impression de tuer des ennemis, plutôt que de marcher au pas, la baïonnette levée, et en voyant que les voisins tombent sans pouvoir rien faire ? Il est probable que, sans cette initiative, les vagues de fantassins en habits bleus se seraient heurtées à des fortifications bien garnies, et que la belle manœuvre aurait subi le même sort que celle de Kolin. L’évolution majeure de la pensée militaire de Frédéric II en 1757-1758 est donc précédée par une décision tacite et spontanée, mais plus conforme à la formation du Drill, de la part des officiers. En réalité, le problème de l’initiative se ramène à la contradiction entre la formation tactique et les pertes. Des deux premières guerres silésiennes, qui furent limitées et relativement peu meurtrières, sortit une génération d’officiers remarquables. Ces hommes ont connu la discipline du Drill sous le règne de Frédéric Guillaume Ier, parfois même une expérience militaire mineure (guerre contre les Suédois, guerre de succession de Pologne). Les premières batailles et les évolutions suggérées puis imposées par Frédéric II contribuent à une maîtrise tactique sans comparaison à l’époque. Bien sûr, les choix du roi sont partiels et signifient à court terme des carences dans l’art des sièges, la « petite guerre » et toute tactique défensive. Mais ces choix paraissent naturels dans le cadre d’une formation qui privilégie l’exercice répétitif sur l’innovation technique. Cette première génération d’officiers subit douloureusement le contrecoup de cette formation en 1757-1758. Et c’est lorsqu’une nouvelle génération de jeunes officiers frais émoulus de l’école des cadets entre dans l’armée que l’on constate un changement. Un abîme se creuse entre l’élite des « héros stratèges » et la majorité des cadres désormais peu expérimentés. Même au niveau le plus élevé, on constata une différence entre les généraux indispensables (Seydlitz jusqu’à ce qu’il soit blessé en 1759, Fouqué jusqu’à sa capture en 1760, le prince Henri et Zieten enfin, les deux derniers piliers qui sauvent le roi, le premier à Freiberg, le deuxième à Torgau) et les subordonnés que le roi doit piloter de près (Hülsen, le vaincu de Kolin ; Kanitz, le vaincu de Zorndorf ; Finck, le vaincu de Kunersdorf et de Maxen…). Les Autrichiens et les Russes avaient parfaitement compris cette différence : ils décidèrent, à partir de 1757, qu’il n’y aurait plus d’échanges de prisonniers officiers. Le refus de cette coutume reconnue par les usages policés de l’époque montre bien la volonté des alliés d’imposer à Frédéric une guerre d’attrition. D’après les méticuleux registres autrichiens, les armées de Marie-Thérèse capturèrent pendant toute la guerre 27 généraux prussiens, 262 officiers supérieurs, 2 254 officiers subalternes (et 60 346 sous-officiers et soldats) . On imagine la ponction, même pour un Etat qui mobilise sa noblesse. Il est probable qu’en 1762-1763, l’armée prussienne était vraiment à genoux, son potentiel de maîtrise tactique en grande partie épuisé.

CHAPITRE 5 : LE DECLIN DE LA FORMATION TACTIQUE APRES 1763.

La victoire, ou la survie, de la Prusse à la fin de la guerre de sept ans eut un retentissement énorme en Europe. Certains esprits suggérèrent alors une « prussianisation » des armées : Guibert et Pirch en France, le colonel David Dundas en Angleterre, les tsars Pierre III (déposé en 1762) et son fils ( ?) Paul Ier (assassiné en 1801) en Russie. Les officiers prussiens commencèrent à être très recherchés sur le marché des instructeurs. C’est ainsi que le baron Friedrich von Steuben (ancien capitaine d’un corps franc) rencontra en 1778 Benjamin Franklin, et fut largement à l’origine de l’armée professionnelle des Insurgents américains. En 1779, il rédigea les Regulations for the order and the discipline of the United States qui servit de manuel pendant trente ans. De la même façon, les Anglais employaient durant la guerre d’indépendance américaine des officiers et soldats hessois habillés de bleu et portant mitres, un « ersatz » de Prussiens en quelque sorte. En janvier 1790, c’est au Prussien Schönfeld que les patriotes du congrès souverain des Etats belges confièrent l’organisation d’une armée nationale pour se défaire de la tutelle impériale (il est vrai que Frédéric II, dans les dernières années de son règne, intriguait pour susciter une révolte aux Pays-Bas autrichiens contre les projets de réforme de Joseph II). Il paraît alors paradoxal d’évoquer en épilogue le déclin de l’armée prussienne, un déclin qui commence à la fin du règne de Frédéric le Grand pour se terminer tragiquement en 1806. En fait, il n’y a pas de décadence soudaine d’un système de formation ou des qualités militaires de l’armée. Il s’agit bien plutôt des limites ou des perversions d’une organisation routinière, qui a besoin de l’attention suivie d’une instance supérieure et de l’expérience ponctuelle des combats pour développer ses potentialités. Ces deux éléments faisant progressivement défaut, des carences que nous avons déjà soulignées tendent à se pérenniser. Cela ne veut pas dire que le savoir théorique est affecté ; au contraire, il semble en plein renouveau. Mais ce savoir est de plus en plus coupé des réalités.

5.1. UN SYSTEME QUI NE SE RENOUVELLE PLUS.

L’armée héritée du « Roi Sergent » a peu de choses en commun avec celle que son fils tenta de reconstituer au sortir de la guerre de sept ans. Frédéric II craignait plus que tout une nouvelle revanche autrichienne. Loin de démobiliser, il accrût encore les effectifs de son armée. Après le premier partage de la Pologne et l’acquisition de la Prusse Occidentale (600 000 nouveaux habitants environ) en 1772, les effectifs du temps de paix atteignent le record de 190 000 hommes (la troisième armée d’Europe après l’Autriche et la Russie) pour une population totale de six millions d’habitants. Mais que valent ces milliers d’hommes après la saignée de la guerre ?

5.1.1. La sclérose des cadres.

Frédéric II, échaudé par sa banqueroute de 1760-1761, s’efforce de constituer des réserves de vivres et un arsenal immense. On a pu calculer que, en 1777, les magasins prussiens contiennent 140 000 fusils de réserve et 1 376 pièces d’artillerie. En additionnant sacs de grain et barriques de poudre, le roi pouvait éprouver la satisfaction de pouvoir équiper et nourrir 70 000 hommes pour deux campagnes. Mais compter est plus facile que restaurer l’enthousiasme et le professionnalisme. Frédéric y échoua complètement, et on peut dire que son réalisme et son jugement critique ont été, comme beaucoup d’officiers, victimes de la guerre. L’après-guerre s’ouvre d’abord par la purge des officiers d’origine bourgeoise. Nous avons déjà montré que, dans le contexte prussien, cette mesure s’explique et qu’elle est généralement appliquée sans trop de scrupules. Le corps des officiers se referme donc sur lui-même, c’est-à-dire aussi sur des officiers nobles qui n’ont jamais connu le feu. L’acquisition de nouvelles provinces ne contribue pourtant pas à renforcer cette uniformité : les quatre nouveaux régiments de fusiliers (n° 51, 53, 54, 55) sont commandés par des jeunes officiers nobles polonais, incapables de lire ou d’écrire l’allemand. Le problème national semble avoir été à l’origine de peu de frictions sous le règne de Frédéric II. Mais il constitue à terme une source de dissensions, surtout si on songe que Frédéric, jamais en peine de trouver matière à mot d’esprit méprisant, les traitait comme une « sorte d’orangs-outans » devant ses officiers allemands. Pourtant le roi pousse ses Chefs de régiment à recruter le plus possible de nobles étrangers pour compenser la mise à l’écart des bourgeois. L’instruction pour les commandeurs de régiments de cavalerie datée du 11 mai 1763 prescrit d’engager « des nobles étrangers (…) qui montrent de l’entendement, de l’ambition et une authentique inclination pour le service » . C’est ainsi que le régiment Alt-Stutterheim (n°30) compte une moitié d’officiers étrangers en 1777. Même si cet exemple n’est pas généralisable, il montre bien les difficultés nouvelles de « l’esprit de corps » des officiers qui devient de plus en plus un instinct de caste nobiliaire. La vieillesse des cadres est également flagrante. Il faut préciser qu’elle est à relier avec l’effritement du statut des propriétaires après 1763. Au sortir de la guerre de sept ans, Frédéric brise les liens personnels entre le capitaine et ses soldats en enlevant aux officiers la responsabilité d’équiper leurs compagnies avec des fonds alloués par l’Etat. Désormais, c’est un office centralisé (le Werbe-Etat) qui, sur les propositions des inspecteurs, draine les recrues et assure leur subsistance. Du coup, les paies confortables des capitaines n’ont plus de raison. Mais il est bien difficile de vivre avec 33 Thalers par mois, surtout depuis que la guerre a fait grimper les prix. Par conséquent, les fraudes sur les soldes se généralisent, et les officiers tendent le plus possible à reculer l’âge du congé. Ils savent, du reste, que le roi de Prusse est chiche pour les pensions et tyrannique pour ceux qui veulent se retirer plus tôt que prévu. L’annexe XII, la dernière rencontre de Frédéric et de Zieten, montre assez bien la vieillesse de l’entourage du roi. Angoissé par la perte de ses anciens confidents, le roi force ses généraux à rester auprès de lui. Qualifiés d’irremplaçables, ils ne sont pas remplacés. La décrépitude se fait sentir dès la guerre de succession de Bavière (1778-1779). Le prince Henri, responsable de la moitié de l’armée, se plaint en ces termes de ses subordonnés : « Le lieutenant général von Britzke a près de 80 ans, et ne peut pas partir en campagne. Lossow a été touché à la tête et est incapable de se souvenir de rien. Le général von Kleist est si vieux qu’il lui est impossible de bouger et de fixer son esprit sur quoique ce soit. Mes trois majors généraux ont tous plus de 70 ans » .

On ne saurait sous-estimer ce facteur de l’âge dans la baisse de tonus général et dans la transformation de l’émulation en des disputes stériles autour du « vieux Fritz » .

5.1.2. Le renforcement de l’administration centrale et ses conséquences.

Le roi se refermant de plus en plus sur lui-même, les relations entre les différentes garnisons et la strate supérieure de l’armée sont, à partir de 1763, le fait d’intermédiaires : inspecteurs et Flügeladjutants notamment. Le résultat fut globalement négatif parce que la mécanique du charisme ne peut fonctionner avec des subordonnés. Les plus prestigieux furent d’abord acceptés. Seydlitz se vit confier l’inspection de la cavalerie de Silésie, c’est-à-dire la responsabilité du tiers des troupes montées du royaume. Il contribua, grâce à ses talents, à généraliser un entraînement de haut niveau. Mais il décède des suites d’une syphilis le 7 novembre 1773 à 53 ans. Frédéric, qui lui avait assuré qu’il était indispensable, fut désespéré de cette perte. Mais il refusa de nommer l’homme que Seydlitz lui avait désigné, le très capable colonel Wilhelm Dietrich von Wackenitz, apparemment parce qu’il avait déplu en faisant grâce aux Russes à Zorndorf. Frédéric préféra donc tronçonner l’inspection et multiplier les intermédiaires. Dans l’ensemble, les officiers supportaient difficilement la tutelle d’hommes qui n’avaient pas toujours fait leurs preuves. Stutterheim et Ramin étaient ainsi détestés car ils s‘ingéniaient à envoyer en punition des officiers dans les régiments de garnison après chaque revue de printemps. Même le très humain Saldern, inspecteur de l’infanterie de Magdebourg, passait mal à cause de son air pédant et de son obsession du détail. Cela eut des conséquences sur la qualité de l’entraînement et sur l’attention au service. L’armée s’est beaucoup élargie et le roi est trop faible pour inspecter des régiments régulièrement. Par conséquent, ce sont les inspecteurs qui assurent par rotation la revue des troupes. Leur réaction devient alors imprévisible car personne ne sait exactement ce qui peut plaire. Les officiers, déjà habitués au conformisme, se contentent d’appliquer ni plus ni moins que le manuel. Le Drill devient un concours où on s’efforce de faire tirer les soldats le plus vite possible pour terminer une cérémonie dont on ne comprend plus trop l’utilité. L’entraînement se confond de plus en plus avec les parades. Il va sans dire que les manœuvres sont de plus en plus rares.

5.2. LES ALEAS DU POUVOIR PERSONNEL.

L’armée est la chose des princes Hohenzollern. Cela veut dire aussi qu’elle a besoin d’une instance supérieure qui joue le rôle de facteur d’harmonie. Or, les contrecoups de la santé et des sautes d’humeur du roi affectent le moral de l’armée. Il y a en fait beaucoup plus déclin physique de l’instrument central de contrôle que décadence intellectuelle des cadres de l’armée.

5.2.1. Les dysfonctionnements de la mécanique du charisme.

Il est difficile de dire si la vieillesse entrave les qualités intellectuelles du roi. Mais il paraît évident que les officiers ont de plus en plus de mal à voir en lui le vainqueur de Leuthen. La misanthropie lui fait fréquenter le moins possible ses officiers en dehors des occasions officielles : il les invite de moins en moins souvent à sa table. La guerre de succession de Bavière ne change pas cette évolution. Cette guerre de cabinet est peu connue. Elle est déclenchée par la volonté du chancelier Kaunitz et du co-régent d’Autriche Joseph II d’acheter la Basse Bavière et de faire valoir les droits des Habsbourgs sur le Haut Palatinat. Ce renforcement de l’unité de l’Allemagne du Sud sous la férule autrichienne ne pouvait satisfaire un roi de Prusse qui craignait toujours une revanche. Selon tous les observateurs, Frédéric II devait une fois de plus faire la démonstration de ses talents. L’Autriche était seule ; les Prussiens étaient aidés des Saxons et bénéficiaient du soutien tacite de Catherine II de Russie. Frédéric avait conçu sans doute le plus audacieux et le plus brillant de ses plans. Son intention était de conquérir une fois pour toute la Bohême pour en faire une zone tampon. Echaudé par les campagnes de 1744 et 1757, il décide d’abord d’opérer une diversion en Moravie avec 87 000 hommes, tandis que son frère Henri procédera à l’invasion de la Bohême avec 65 000 Prussiens et 22 000 Saxons. Le matin du jour prévu pour l’offensive (le 5 juillet 1778), vétérans et recrues, soldats et officiers purent constater que le roi, leur dieu de la guerre, était d’une humeur massacrante . En réalité, les Autrichiens avaient pressenti les plan et massé 100 000 hommes en Bohême, ce qui rendait caduques les beaux projets et furieux le « vieux Fritz ». Le moral était très bas à cause des maladies (37 886 cas de dysenterie) et la désertion commença à être endémique (il est vrai que nombre d’étrangers dans les régiments venaient de loin : France, Rhénanie…, et profitaient de la guerre pour rentrer chez eux). Le service de santé avait été quasi négligé depuis 1763, ce qui n’arrangea rien. Finalement, les Autrichiens, qui connaissaient des problèmes de finances, et les Prussiens démoralisés tombèrent d’accord sur une médiation russe. Le traité de Teschen du 13 mai 1779 restaura le statu quo ante. Cette guerre plutôt désastreuse montre assez bien qu’un sursaut royal du type de celui de 1744-1745 était désormais impossible. Les leçons ne furent pas tirées ; et les officiers retrouvèrent leur garnison de plus en plus routinière et le roi son palais de plus en plus désert. Lorsque la mission militaire française de Toulongeon demanda une audience au roi de Prusse en 1786, on leur montra une face ridée, secouée d’une toux retentissante avec des bandages sur les jambes. Il leur semble avoir vu « le fantôme de quelque héros sorti de l’autre monde » .

Dans cet univers resserré, les cabales redoublent, et les faveurs royales sont de plus en plus vues comme des marques de tyrannie. Sur ses dernières années, le roi s’entoura d’un nouveau rejeton du clan Anhalt : Heinrich Wilhelm von Anhalt, que Frédéric appelait « le nouveau Turenne ». En fait, il s’agissait d’un fils naturel du prince Wilhelm Gustav d’Anhalt-Dessau. Ce prince avait montré des qualités réelles pour la topographie et l’ingénierie militaire, ce qui était plutôt rare dans l’armée, et rarissime dans l’entourage proche du roi. Il devint bientôt Generalquartiermeister, reprenant une charge qui n’avait pas été occupée depuis Winterfeldt. D’aucuns disaient qu’il avait également repris le rôle de mauvais génie de ce dernier. Heinrich Wilhelm semble pourtant s’être montré un bon tacticien, formé à l’école du prince Moritz. Mais il manquait sans doute des qualités de patience qui sont nécessaires dans le contexte du monde soudé des officiers prussiens. Il fut responsable du départ du prince Ferdinand de Brunswick, et de la rupture entre le roi et son frère Henri. La rançon d’un pouvoir solitaire se fait donc sentir particulièrement à la fin du règne : on n’ose pas critiquer le roi, mais ses « mauvais conseillers » sont accusés de tous les maux. C’est donc le moment où seules des figures assez médiocres peuvent faire l’unanimité et où des officiers, qui ont un peu brillé durant la fin de la guerre de sept ans ou lors de la tragi-comédie de la guerre de succession de Bavière, apparaissent comme des génies. Le méticuleux Christian Saldern passe pour un précurseur grâce à ses ouvrages : Tactique de l’infanterie (1784) et Principes tactiques et initiation (1786). C’est lui qui est à l’origine de la complexification savante des Deployiren et du débat sur le nombre de pas à faire à la minute. Le très civil lieutenant général Wichard Joachim von Möllendorf, qui s’était illustré à Torgau (1760), devint très populaire à cause de ses manières humaines envers les troupes de Berlin. Le prince héréditaire de Brunswick, Karl Wilhelm, se gagna également l’admiration des officiers par son esprit ouvert, par son souci du bien-être des troupes et par la précision de ses ordres. Mais il est peu probable que Brunswick et Möllendorf ont développé durant cette longue période de paix de réelles qualités de stratèges. Leur expérience du commandement lors de la campagne de Valmy et de Iéna-Auerstadt suggérent une inadaptation aux nouvelles conditions du combat, inadaptation que jamais Frédéric II n’aurait laissé passer dans ses meilleurs jours.

5.2.2. Des décisions lourdes de conséquences.

Ce n’est qu’à partir de 1763, au moment où désertions et pertes ont désespéré le roi, que Frédéric II impose la sentence devenue célèbre : « à généralement parler, le simple soldat doit craindre plus son officier que l’ennemi » . De nombreux observateurs étrangers (notamment français) ont voulu auparavant expliquer les succès du roi de Prusse par sa volonté de transformer ses soldats en automates bornés . En réalité, les soldats des guerres silésiennes et de la guerre de sept ans n’étaient ni des machines, ni des brutes épaisses. Ils étaient plutôt le produit d’un système qui alliait esprit de soumission hérité du servage et influencé par le Piétisme à des liens très forts avec leurs officiers. La volte-face du roi n’est pas si étonnante si on la remet dans le contexte du rétablissement de l’armée après 1763. Les cantonistes ont beaucoup souffert et ils sont remplacés par des mercenaires étrangers qui ont beaucoup moins d’attache au monde prussien. Il s’agit souvent d’anciens prisonniers de guerre engagés par accident et qui ne rêvent que de revenir au pays. Le stock d’officiers qui les commande a été considérablement ponctionné. Trop jeunes, sans doute moins habitués à diriger leurs paysans, les cadres de la nouvelle génération ont également moins de liens avec leur troupe. En fait, la décision du roi ne fait qu’entériner un lent processus de dépersonnalisation des rapports entre officiers et soldats, qui avait été provoqué par les pertes de la guerre. André Corvisier a montré qu’un phénomène semblable s’était produit dans l’armée française en 1745, à partir du moment où on ne désigne plus les soldats par le nom de leur capitaine mais par celui de leur régiment . Il paraît indéniable que l’octroi de la responsabilité de l’enrôlement des étrangers à l‘administration centrale et non plus aux capitaines implique une dissociation des liens semi-féodaux et une entrée dans un monde impersonnel qui annonce l’âge industriel et des Etats-nations. Cela a des conséquences sur la formation des officiers. Le roi interdit en effet aux Junkers et aux jeunes officiers de fréquenter en dehors du service leurs soldats. On leur conseille de passer leur temps libre auprès de leurs supérieurs âgés. Sans expérience militaire, sans rapport avec la troupe, le savoir tactique risque de tourner à vide . La décision de Frédéric II de surmilitariser son royaume pour parer à un prochaine guerre eut également des conséquences désastreuses à court terme. Le chapitre des fournitures et de l’intendance souffrit beaucoup des restrictions imposées par le roi pour constituer des réserves. C’est certainement la cavalerie qui accusa le plus le coup. Dès 1763, Frédéric II remplace les chevaux perdus par des montures polonaises au lieu des classiques coursiers sombres de Holstein. Leur coût était certainement moins élevé, leur endurance sans doute équivalente, mais l’aspect massif (si nécessaire dans la tactique « en muraille ») est bel et bien perdu. De plus, pour économiser le fourrage, Frédéric II prescrivit de laisser paître les chevaux dans les champs pendant l’été ; le problème était que la question des droits de fourrage entre les divers régiments de cavalerie d’une inspection n’était souvent pas réglée. Dans certaines provinces, les prix montaient si haut que beaucoup de montures étaient amaigries. La guerre de succession de Bavière vit le spectacle d’un régiment modèle, les dragons de Bayreuth (n°5), montés sur des squelettes vivants qu’on devait laisser reposer deux jours après une journée de marche. Il va sans dire que les chevaux de trait étaient également affectés, et ce d’autant plus que l’accroissement significatif de l’artillerie après 1763 n’avait pas été suivi par celui des attelages. Ces déficiences expliquent que même les hussards n’assurèrent plus leur rôle de « petite guerre » durant le conflit de 1778. Il est également vraisemblable que le tassement des soldes (les paies, restées attractives jusqu’en 1756, ne bougent pas malgré l’inflation à partir de 1763) eut des conséquences sur le moral et la désertion des troupes. Le soin de l’intendance, qui avait été une préoccupation majeure du « roi connétable » depuis 1744 et une force de l’armée durant les jours sombres, disparut peu à peu.

5.3. LES PREMICES D’UN RENOUVEAU DU SAVOIR TACTIQUE.

Le passage de la pratique à la théorie est un exercice que domine et se réserve Frédéric II. Cette primauté ne fut remise en cause qu’à partir du moment où les initiatives du roi de Prusse furent jugées téméraires par des officiers. Plus tard, les cabales autour du roi prolongèrent le besoin d’options nouvelles. Le souffle de l’Aufklärung dans les années 1770-1780 offre un exemple à suivre à de nombreux esprits qui fustigent le conformisme et le repli sur soi de l’armée. Cette période de déclin global de l’armée, où la pédanterie et l’indifférence dominent chez la plupart des cadres, voit paradoxalement naître d’authentiques esprits novateurs.

5.3.1. L’Art de la guerre et l’esprit critique.

Georg Heinrich von Berenhorst (1733-1814) est un de ces hommes qui croit fermement aux vertus d’une critique raisonnée des faits de l’expérience . Son parcours lui-même est intéressant. Fils naturel du « vieux Dessauer », il entre à seize ans dans le régiment de son père (n°3) et accomplit une carrière ni brillante, ni honteuse. Fähnrich en 1750, lieutenant en 1756, il combat à Lobositz, Prague et Kolin. Puis il entre à la fin de 1757 dans l’état-major du prince Henri où il se lie avec les mécontents. Au début de 1760, il est fait major et pénètre dans l’entourage du roi ; mais les dernières batailles le dégoûtent de la carrière militaire. Il écrira plus tard qu’il « ne lui plaît pas d’aller demander à la caisse de guerre sa solde pendant quinze ou vingt ans, pour gaspiller son temps dans des puérilités ». Après la bataille de Torgau (1760), Berenhorst supplie le prince Henri de l’appuyer dans sa demande de congé. Le roi, qui n’aimait pas ce frondeur, finit par le casser. Après son départ en 1762, Berenhorst voyage en Italie, en France et en Angleterre. Même s’il garde rancune au service prussien, son œil averti lui désigne de nombreuses différences avec d’autres pays. Berenhorst composa ses Observations sur l’art de la guerre, sur ses progrès, ses contradictions et sa qualité, en trois tomes de 1796 à 1799. Même s’il est ébloui par les idées de la Révolution française, ses écrits tactiques tirent leurs racines du règne de Frédéric II. Plus acerbes, ses traités sont aussi plus abstraits que ceux du roi. Tout comme Guibert, Berenhorst se demande ce que l’art de la guerre peut apporter à l’humanité. Il analyse donc, sur le modèle de Montesquieu et de Rousseau, comment une société se forme et à quel moment l’art de la guerre apparaît. Pour lui, les mutations techniques ne signifient rien sans l’esprit qui meut les armes. C’est pourquoi il repère que le sens du devoir des officiers prussiens n’est qu’une pâle imitation du patriotisme des Anciens. Berenhorst nie ainsi qu’il pourrait y avoir un Art de la guerre uniquement compréhensible d’une minorité de généraux. Sa première exigence, c’est la généralisation de l’intérêt pour la cause qu’on défend. C’est pourquoi il suggère de prolonger le mouvement de « levée en masse » français par des écoles de service militaire pour tous. Selon lui, la vision frédéricienne d’une guerre qui ne touche pas les civils a été démentie par la guerre de sept ans. La future armée doit donc être nationale. Pour armer cette masse, il songe naturellement, comme les révolutionnaires français, à la baïonnette (qu’il veut plus longue) et à la pique. Il montre ainsi son dédain pour le feu et la formation sclérosée en lignes. C’est une condamnation sans appel de la préciosité des tactiques de Saldern.

5.3.2. Des nouvelles bases du combat.

Un autre original, Heinrich Dietrich von Bülow (1750-1810), pose des jalons que s’avisera de récupérer Scharnhorst lors de ses réformes. Bülow a fréquenté l’école des cadets de Berlin. Mais il a fui le service en 1759 pour voyager en Belgique, en Angleterre et en France. Il fait même partie à un moment d’une troupe de comédiens et se couvre de dettes . On finit par l’emprisonner dans une forteresse de Berlin. C’est là qu’il prend connaissance des traités de Berenhorst, et qu’il les confronte à ses propres expériences dans : L’esprit du nouveau système militaire (1805). Ses principales observations sont précises (plus que celles de Berenhorst). Selon Bülow, les batailles ne peuvent plus se gagner par des bataillons serrés, que ce soit en ligne ou en colonne. « Les batailles du futur seront décidées par le feu des tirailleurs et de l’artillerie ». Il précise et prolonge la pensée de Berenhorst en décrivant la tâche nouvelle du fantassin : courir, se cacher, ramper, avancer à genoux. Tout cela doit remplacer le pas cadencé. Mais, comme il le voit très bien, cette tactique ne peut convenir qu’à une armée d’hommes libres. Il parle d’une armée nationale en des termes (Volkstümliches Heerwesen) qui annonce les tendances du nationalisme préromantique allemand. Le « Volkstum » qu’il envisage, c’est le peuple conçu comme attaché à un sol, comme une race spécifique. Bülow formule également pour la première fois une idée que le nationalisme du XIXème siècle va reprendre : l’armée doit être l’école de la Nation : « Une armée peut être regardée comme un institut général d’éducation de la jeunesse d’un Etat ». Même si, en homme du XVIIIème siècle, il combat pour la liberté d’expression, et même chez les soldats, son patriotisme populaire n‘est déjà plus celui des officiers de Frédéric le Grand.

CONCLUSION.

L’armée prussienne est fille de son temps, de l’héritage des Hohenzollern et de Frédéric II. Au regard de ces trois filiations, ses aptitudes perdent leur caractère extraordinaire et deviennent assez logiques. Au XVIIIème siècle, les Etats d’Europe, quelque soit leur taille, se percevaient comme des entités de pouvoir. Cette perception faisait de la diplomatie leur principal souci, et mettait en relief l’importance de la guerre comme la conséquence logique d’un jeu entre des forces. Ce que les historiens anglo-saxons nomment « l’Âge de la Raison » (la période qui court de 1730 à 1780) comprenait le conflit comme un moyen rationnel d’arbitrer des différends, même entre particuliers. Les progrès d’une formation au commandement sont donc nettement valorisés et l’époque ne sépare pas avancée technique, progrès moral et mutations de l’Art de la Guerre. Les réflexions de Frédéric II sur la nature des guerres courtes et décisives ainsi que de la nécessité de l’ordre oblique pour gagner rapidement au niveau tactique une campagne stratégique en sont tout à fait emblématiques. Cependant le cadre patiemment édifié par les Hohenzollern marque l’armée prussienne du sceau de la routine et du conformisme. L’Etat prussien est sans doute une monarchie militaire, parce que c’est une monarchie nobiliaire. Les Junkers que les rois de Prusse s’associent à travers l’armée sont, certes, des professionnels ; mais très souvent ces nobles pauvres et heureux de leur office se sentent davantage fonctionnaires que militaires. L’œuvre de pédagogie et de direction de Frédéric II est donc à la fois nécessaire et originale. Nécessaire, car sans ses impulsions et son audace, les officiers prussiens auraient sans doute privilégié des solutions tactiques plus classiques et n’auraient sans doute pas supporté l’épreuve de la guerre de sept ans. Originale, parce que, au fur et à mesure que Frédéric II se formait lui-même, il a cherché à faire partager ses expériences par le vecteur du livre. Ce roi qui prend la plume et nous laisse un témoignage écrit considérable est exceptionnel pour l’époque et pour toute l’histoire militaire. Les inconvénients d’une telle personnalisation se font cependant sentir à partir de 1757-1759. Il est probable que ce moment où l’armée perd ses officiers parmi les mieux formés dans des proportions catastrophiques est aussi l’époque d’un choc moral profond dans la complexe personnalité du roi de Prusse. Pour un observateur averti, c’est là la date du début d’un éventuel déclin de la maîtrise tactique prussienne. Il est indéniable que les officiers et Frédéric lui-même surent s’adapter aux nouvelles conditions du conflit, et même être à l’origine d’avancées majeures dans la coopération entre les armes et l’usage de l’artillerie. Mais il y a bien un ressort qui est cassé : même l’enchaînement des dernières victoires ne peut compenser la perte d’officiers compétents, issus d’une longue et complète formation tactique. Le fait que le roi finisse ses dernières années dans une solitude tragique est assez symbolique. Evidemment, ce n’est pas un état qui permet à Frédéric II de former son successeur à la difficile tâche de moteur d’une structure très centralisée. Frédéric Guillaume II, ce fils du prince Auguste Guillaume que Frédéric II avait tant humilié en 1757 qu’il mourût de dépression en 1758, n’intéressa jamais particulièrement son royal oncle. Il lui était difficile de procéder aux réformes et aux soins qu’aurait nécessités la formation des officiers ; et la Prusse paya en 1806 l’héritage figé du Grand Frédéric. En politique, tout comme sur le champ de bataille, les réticences du roi à déléguer ses pouvoirs eurent de sérieuses conséquences.

BIBLIOGRAPHIE.

OUVRAGE DE BIBLIOGRAPHIE : * E. Henning et H. Herzeleide. Bibliographie Friedrich der Grosse (1786-1986). Editions : Walter de Gruyter, Berlin et New York, 1988.

SOURCES MANUSCRITES : Vincennes * A1 3442 * A1 3444 * A1 3482 * MR 208 à 213. Il s’agit de lettres des attachés militaires français auprès des Autrichiens ou de l’armée franco-impériale de Soubise pendant la campagne de 1757. Les recueils MR développent le déroulement des opérations vues par les Français.

SOURCES IMPRIMEES : Elles consistent principalement dans des mémoires d’officiers, des recueils de conversation avec le roi, ou des biographies de l’époque. Les écrits de Frédéric II font également partie de cette catégorie. * T. Abbt. Vom Tode fürs Vaterland. ( Première édition : Berlin, 1761) inclus dans le recueil établi par J. Kunisch : Aufklärung und Kriegserfahrung : Klassische Zeitzeugen zum siebenjährigen Krieg. Deutscher Klassiker Verlag, Francfort-sur-le-Main, 1996. Un témoignage sur le patriotisme d’un pasteur émigré en Prusse. * J.W. Archenholz. Geschichte des siebenjährigen Krieges in Deutschland. ( Première parution en 1789). Inclus également dans le même recueil de Kunisch. Une histoire très détaillée vue par un officier subalterne du régiment Forcade. Le patriotisme de ce franc-maçon est également très intéressant. * C.F. Barsewisch. Meine Kriegs-Erlebnisse während des siebenjährigen Krieges 1757-1763. Berlin, 1863. Un témoignage vivant d’un jeune officier du régiment Wedell. * G.H. Berenhorst. Betrachtungen über die Kriegskunst. 3 volumes, Leipzig, 1798-1799. * G.H. Berenhorst. Aus dem Nachlasse von Georg Heinrich von Berenhorst. Dessau, 1845. Une inestimable analyse par un des officiers mécontents des tactiques royales. * U. Bräker. Der arme Mann im Tockenburg. Leipzig, 1852. Un rare témoignage d’un simple soldat, un aventurier suisse engagé de force dans le régiment Itzenplitz. * H. Catt. Unterhaltungen mit Friedrich dem Grossen und Tagebücher. 2 volumes, Leipzig, 1884. Un témoignage d’un confident du roi sur la campagne de 1758. * H. de la Motte-Fouqué. Mémoires de Henri, baron de la Motte-Fouqué. 2 Volumes, Berlin, 1788.

* Frédéric II, Roi de Prusse. ** Œuvres. Edition établie par J.D.E. Preuss en 1846, 30 volumes. Ont été consultées les œuvres militaires contenues dans les tomes XXVIII, XXIX, et XXX. ** Les testaments politiques de 1752 et 1768. Inclus dans le recueil de R. Dietrich : Die politische Testamente der Hohenzollern. Böhlau Verlag, Cologne et Vienne, 1986. ** Politische Correspondenz Friedrichs des Grossen. 44 volumes, Berlin, 1879. Ont été consultés les volumes I à XVII.

* Gisors, comte de. La tactique et la manœuvre selon les nouveaux règlements prussiens. Paris, 1799. Un témoignage d’un observateur admiratif français, fils du maréchal de Belle-Isle. * J.A. Guibert. Observations sur la constitution militaire et politique des armées prussiennes. Amsterdam, 1778. * H. von Hülsen. Unter Friedrich dem Grossen. Aus den Memoiren des Ältersvaters 1752-1773. Berlin, 1890. Un témoignage réaliste d’un jeune lieutenant du régiment Below. * F.A. Kalckreuth. Erinnerungen des Generalfeldmarschalls Grafen von Kalckreuth. 4 Tomes, Minerva, Dresde, 1840. Des mémoires très critiques sur les initiatives du roi de Prusse. * R.W. Kaltenborn. Briefe eines alten preussischen Officiers, verschiedene Characterzüge Friedrichs des Grossen. 2 volumes, Hohenzollern, 1790-1791. * C.D. Küster. Characterzüge des preussischen Generallieutenants von Saldern. Berlin, 1793. * E. Lehndorff. Dreissig Jahre am Hofe Friedrichs des Grossen. Gotha, 1907. Par un membre de la maison de la reine. * J.F. Lemcke. Kriegs und Friedenbilder aus den Jahren 1754-1759. Preussische Jahrbücher 138, Berlin, 1909. * K. Podkursky. Selbstbiographie des Husaren-Obersten von …ky. 2 volumes, Leipzig, 1843. Un témoignage très riche d’un hussard du 4ème régiment. * C. Prittwitz. Unter der Fahne des Herzogs von Bevern. Berlin, 1935. * Toulongeon et Hullin. Une mission militaire en Prusse en 1786. Paris, 1881. Un bon reportage sur l’armée des derniers mois du règne. * C.E. Warnery. Des Herrn Generalmajor von Warnery sämtliche Schriften. 9 Volumes (ont été consultés les quatre premiers), Hanovre, 1785-1791. Des informations remarquables sur la cavalerie du règne.

OUVRAGES ANCIENS : * P. Becher. Der Kronprinz Friedrich als Regiments Chef in Neu Ruppin von 1732 bis 1740. Berlin, 1892. Des éléments intéressants sur le régiment modèle n°15 et sur la formation de Frédéric II * J. Colin. L’infanterie au XVIIIème siècle. La tactique. Paris, 1907. *C. von der Goltz. Von Rossbach bis Jena und Auerstadt. Berlin, 1906. Une très bonne analyse du déclin de l’armée prussienne. * C. Hildebrandt. Anekdoten und Characterzüge aus dem Leben Friedrichs des Grossen. Halberstadt et Leipzig, 1835. * C. Jany. Geschichte der Königlichen preussischen Armee bis zum Jahre 1807. 3 volumes, Berlin, 1928-29, réédité en 1967, à Osnabrück. * J.D.E Preuss. Friedrich der Grosse. Eine Lebensgeschichte. Berlin, 1834.

OUVRAGES RECENTS : * T. Bestermann. Voltaire’s commentary on Fredericks « Art de la guerre ». Genève, 1956. * J. Bérenger.( sous la direction de). La révolution militaire en Europe. XV-XVIIIème siècles. actes du colloque, Paris, 1998. * D.D. Bich. Military education in eighteenth century. Third military history symposium, Washington, 1971. * H. Brunschwig. La crise de l’Etat prussien à la fin du XVIIIème siècle et la genèse de la mentalité romantique. Paris, 1947. * O. Busch. Moderne preussische Geschichte 1648-1947. Editions Wolfgang Neugebauer, 1981. * F.L. Carsten. A history of the prussian Junkers. Scolar press, Southampton, 1989. *R. Chartrand et E. Leliepvre. Louis XV’s army. 4 tomes. Osprey military men-at-arms series, Londres, 1997. * N. Conrads. Ritterakademien der frühen Neuzeit. Bildung als Standesprivileg im 16. und 17. Jahrhundert. Vandenhoeck et Ruprecht, Göttingen, 1982. * A. Corvisier. L’armée française de la fin du XVIIème siècle au ministère de Choiseul. Le soldat. Paris, 1964. * G. Craig. The politics of the prussian army : 1640-1945. Oxford, 1955. * F.G. Dreyfus. Histoire des Allemagnes. Armand Colin, collection U, 1970. * J. Droz. L’Allemagne et la Révolution française. PUF, Paris, 1949. * J. Droz. Histoire de l’Allemagne. PUF, collection Que sais-je ?, Paris, 1994. * C. Duffy. The fortress in the age of Vauban and Frederick the Great. Londres, 1985. * C. Duffy. The military experience in the age of Reason. Routledge and Kegan Paul, Londres et New York, 1987. * C. Duffy. The army of Frederick the Great. seconde édition. Emperor’s press, Chicago, 1996. Sans doute le meilleur ouvrage sur la question. * J. Engelmann et G. Dorn. Die Schlachten Friedrichs des Grossen. Führung, Verlauf, Gefechts-Szenen, Gliederung. Friedberg, 1991. * R.L. Gawthrop. Pietism and the making of eighteenth century Prussia. University press, Cambridge, 1993. * P. Gaxotte. Frédéric II roi de Prusse. Le mémorial des siècles. Albin Michel, Paris, 1967. *O. Groehler. Das Heerwesen in Brandenburg und Preussen von 1640 bis 1806. Brandenburgisches Verlagshaus, Berlin, 1993. * P. Haythornthwaite et B. Forsten. Frederick the Great’s army. 3 tomes. Osprey military men-at-arms series, Londres, 1992. * P.Haythornthwaite et B. Younghusband. The austrian army. 1740-1780. 3 tomes. Osprey military men-at-arms series. Londres, 1995. * O. Hintze. The historical essays of Otto Hintze. Oxford University press, New York, 1975. * W. Hubatsch. Frederick the Great of Prussia. Absolutism and administration. Londres ; 1973. * H.C. Johnson. Frederick the Great and his officials. Yale University press, New Haven, 1975. * E. Kessel. Militärgschichte und Kriegstheorie in neuerer Zeit. Historische Forschungen tome 33, Duncker et Humblot, Berlin, 1987. * A. Konstam. Poltava 1709. Osprey military campaign series, Londres, 1994. * A. Konstam et B. Younghusband. The russian army of the seven years war. Osprey military men-at-arms series, Londres, 1996. * B. Kroener. Europa im Zeitalter Friedrichs des Grossen. Wirtschaft, Gesellschaft, Kriege. R. Oldenbourg Verlag. Munich, 1989. * J. Kunisch. Aufklärung und Kriegserfahrung. Klassischer Deutscher Verlag, Francfort, 1996. * B. Nosworthy. The anatomy of victory. Battle tactics 1689-1763. New York, 1992. * G. Parker. The military revolution. Cambridge University press, 1988. * V. Schmidtchen. L’histoire militaire en Allemagne. De l’Antiquité aux temps modernes. Cahiers du CEHD. n°4, 1998. * H. Schnitter. Gestalten um Friedrich den Grossen. Biographische Skizzen, tome 2, Preussischen Militär Verlag, Berlin, 1994. * D.E. Showalter. Hubertusberg to Auerstädt : the prussian army in decline. German history, XII, n°3, Oxford, 1994. * D.E. Showalter. The wars of Frederick the Great. Longman, Londres et New York, 1996. * H. Stübig. Bildung, Militär und Gesellschaft in Deutschland : Studien zur Entwicklung im 19. Jahrhundert. Böhlau Verlag, Cologne, Weimar, Vienne, 1994. * F.K. Tharau. Die geistige Kultur des preussischen Offiziers von 1640 bis 1896. Mayence, 1968. * R. Weigley. The age of battles. The quest for Decisive. Warfare from Breitenfeld to Waterloo. Bloomington, Indiana, 1991. * J.K. Zabel. Das preussische Kadettenkorps. Militärische Jugenderziehung als Herrschaftsmittel im preussischen Militärsystem. Studien zur Politikdidaktik, tome 5. Francfort-sur-le Main, 1978.

Toutes les citations tirées d’ouvrages étrangers ont été traduites par l’auteur.


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